«On a tous les processus de sécurité à respecter, il y a un petit stress car on emmène pas mal de "matos" avec nous. Ils nous l'enlèvent souvent pour des règles de sécurité, surtout en Chine. On a des compas électroniques, il y a beaucoup de fils, etc. Les juges regardent cela dans tous les sens, on fait souvent des essais avant pour éviter qu'ils nous enlèvent notre matériel. Ce petit stress passé, le premier réflexe est d'aller voir l'affichage pour connaître les nouvelles du jour, si des nouveautés ont été pondues pendant la nuit par les juges ou le comité d'organisation. Souvent, cela passe. Après, il y a une longue marche à faire jusqu'au bateau, là je suis souvent avec mon entraîneur. Suivant les entraînements qu'on a vécus, on discute ou pas. S'il faut faire monter la pression, s'il faut la faire baisser, c'est l'entraîneur qui le sent. Moi, je suis naturellement un peu tendu, mais si cela s'est très bien passé à l'entraînement, si on est très confiant sur la vitesse, il va plutôt essayer de relativiser, d'y aller cool, il va ralentir la marche. Il y a tout un petit rituel.
Quand on approche du bateau, je retrouve mon équipier qui a préparé le côté physique des choses, il a mis les voiles. J'ai plutôt la partie nettoyage à ce moment-là, vérifier l'état de la coque. Ce moment sert à commencer à rentrer dans la course. C'est une première communion avec le bateau, tu le "travailles". Cela referme la bulle, cela fait remonter toutes sortes d'images pour faire monter ou descendre la pression. Il y a des images de moments clés, mais cela dépend de la météo qu'on va avoir. S'il y a beaucoup de vent, ce seront des images un peu actives avec de la grande maîtrise sur des grosses vagues avec beaucoup de vent, beaucoup de mer et de couleurs. S'il y a petit temps, ce seront des images plutôt calmes de sensibilité, de chaleur. C'est de l'imagerie mentale. C'est un travail qui est fait depuis très longtemps. Quand tout cela est fini, on fait un point très technique : quels réglages on va mettre ? quelle météo est attendue ? Mon équipier Pascal ( Ndlr : Rambeau ) sera plus en charge de récupérer tout ce qui est météo, de faire la route du jour. C'est lui qui va nous guider sur le plan d'eau, moi j'aurai plutôt le côté technique, vitesse, sensation du bateau. Je suis plutôt proche du bateau et lui est plutôt proche de ce qui va se passer dehors. La communion, c'est l'idéal, il faut qu'on fusionne à un moment. En général, le "météo" et le coach sont là. Le coach technique est souvent pas très loin et on essaie de faire le grand fil rouge de la journée. On imagine toutes les situations. On est à moins de 2 heures ou 3 heures.
A moins d'une heure du départ, ils nous donnent ou pas l'autorisation de quitter le quai suivant le vent. On a une heure pour arriver sur la zone de course et il y a à peu près 40 minutes de remorquage. Si jamais le moteur du coach casse, ils n'en tiennent pas compte, c'est mort. Après, on peut poser une réclamation mais mentalement, tu es out. Le schéma idéal : ils baissent le drapeau, on est prêt, on y va. La première partie, c'est la sortie du port, on est dans nos ficelles, nos machins, on range les chaussures à gauche, etc. Il y a tout un petit truc qui dure 10-15 minutes. Puis on est vraiment sur l'aire de jeu. Pascal prend un bon moment pour regarder tout ce qui se passe, moi je répète tout ce qui va se passer, les enchaînements des actions. Dix minutes avant l'arrivée sur la zone proprement dite, on fait un point en se disant "moi j'ai observé cela, on va faire plutôt comme cela, il faudra aller vite comme cela..." Je m'adapte. La pression commence à monter sévère. On fait deux ou trois essais de vitesse, chacun repart dans son truc.
A sept minutes du départ, c'est le moment où l'entraîneur va nous lâcher, on va être entièrement autonomes, c'est la dernière régulation humaine. Sur quelques phrases, ils nous boostent pour qu'on attaque à fond ou on assure. On jauge en même temps un peu les autres, si on voit des chiens fous, on va se mettre légèrement à côté. Il y a beaucoup d'intox... Physiquement, il y a toujours un endroit du départ qui est mieux que les autres, on y est donc tous, on se croise du regard. Cela fait partie du jeu, c'est ce qui rend le côté bateau intéressant. Après, on est dans notre truc, dans notre bateau.
Sur le top départ, on est très centrés sur ce qu'on fait, l'objectif est d'être rapidement proche des 100% de ce qu'on peut faire avec le bateau. Au bout d'une ou deux minutes, on relativise "vachement" ce qui se passe autour. Une course peut durer deux heures, deux heures et quart, tu es donc obligé d'avoir des moments où tu fais "ouf". Comme on est deux, on essaie de se passer le summum de concentration : "Allez un peu à toi, moi je fais mon petit truc en automatique, je reprends..." Certains arrivent à rester concentrés à 100%, mais c'est rare.
Après une journée en mer, je suis mort. Il y a un côté physique et le mental "bouffe" beaucoup d'énergie. Quand on finit la deuxième manche du jour, on aura passé six ou sept heures sur l'eau, toujours à être à l'écoute... Si on a gagné, c'est bon, on va rentrer "peinard" boire, manger, discuter de tout et de n'importe quoi. Il n'y a pas de débriefing à chaud car avec la fatigue nerveuse et mentale, cela va souvent trop loin. Si cela va mal, je calme le jeu en disant : "c'est bon, on a fait des "conneries" mais on souffle, laisse moi un peu de temps car je suis out complet. Il me faut un petit quart d'heure, on en reparlera." Je ne redescends pas. Pendant sept ou huit jours, je vis pleinement. Je suis dans la course trois ou quatre jours avant jusqu'à la ligne finale.



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