Pekin 2008 - Estanguet : "Du spectacle"

Eurosport - lun, 28 avr 19:46:00 2008

Présent dans nos locaux vendredi avant de s'envoler pour Pékin et son bassin olympique pour un stage avec l'équipe de France, Tony Estanguet est revenu sur sa qualification olympique. En Chine, le Français peut entrer dans l'histoire en obtenant une 3e médaille d'or individuelle. Un record...

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TONY ESTANGUET, le 30 mars dernier en Espagne, vous avez décroché votre ticket pour les JO de Pékin. Un soulagement...

T.E. : Cela faisait trois ans que je pensais à Pékin sans oser y penser, en étant obligé de me ressaisir sur le "truc" pour ne pas griller les étapes. Il y avait une étape décisive, c'était la sélection avec une place en jeu. J'étais, c'est vrai, ultra-favori, mais, encore une fois, si la France fait partie des trois meilleures nations du canoë-kayak au monde, ce n'est pas pour rien. Il y a un haut niveau, de la concurrence. J'avais beaucoup à perdre sur le coup. C'est donc un vrai soulagement d'avoir obtenu ma sélection, c'est sûr.

Que pensez-vous du système de qualification olympique ? On voit que certains "gros poissons" sont laissés sur le carreau, notamment Benoît Peschier, champion olympique de K1 à Athènes, qui ne pourra pas défendre son titre à Pékin...

T.E. : C'est "hard" ! Mais il faut savoir que, dans d'autres pays, c'est un peu la même chose. Tout du moins dans les 3-4 "gros" pays de canoë-kayak. Il y a une part d'injustice là-dedans, car on se prépare pendant quatre ans. On a tous le rêve d'aller aux Jeux. Dans un sport comme le notre, ça a peut-être une importance encore plus forte que dans d'autres sports. C'est l'accès à un évènement extraordinaire et magique pour nous. C'est injuste car cela se joue pour pas grand chose pour ceux qui ne passent pas. Pour Benoît, c'est vrai que c'est difficile. Il était dans le coup et est passé tout près de la sélection. Cela doit être très difficile à vivre. Mais le haut-niveau, c'est ça. On se prépare tous et il n'y en a qu'un qui gagne au bout. On connaît les règles du jeu avant le départ et on sait un peu à quoi s'attendre. Mais il y aura forcément une pensée pour eux à Pékin.

Votre qualification acquise, vous allez pouvoir travailler plus sereinement. Quel sera votre programme d'ici les Jeux ?

T.E. : Tout va s'accélérer maintenant. On est à quatre mois du début des Jeux. On part à Pékin samedi pour un stage. Histoire de reprendre contact avec le bassin olympique, de lancer définitivement la préparation des Jeux. Car, jusque-là, on avait les sélections au milieu qui coupaient tout. Durant la dernière quinzaine d'avril, je serai à Pau puis participerai à une compétition en France fin avril. Début mai, je m'alignerai sur une compétition internationale en Slovaquie, chez Michal Martikan, l'un de mes principaux rivaux. Et ensuite, fin mai et fin juin, deux nouveaux déplacements à Pékin. Il y aura également une Coupe du monde en juin et en juillet.

Et concernant le Championnat d'Europe ?

T.E. : Je n'y participerai pas. Cela tombe assez mal. Je ne joue pas le titre européen cette année et je préfère privilégier les entraînements à Pékin.

Pouvez-vous nous parler du bassin des Jeux ? On l'annonce difficile et spectaculaire...

T.E. : Déjà, le bassin se situe à 35km de Pékin. Par rapport au bassin d'Athènes, c'est encore un cran au-dessus. On se souvient du bassin de 2004 qui était très spectaculaire avec de gros mouvements d'eau. A Shunyi, les Chinois ont encore voulu monter d'un cran la difficulté. C'est encore un peu plus puissant. On y a disputé des préolympiques en août dernier...

Vous y aviez abandonné après avoir cassé votre pagaie...

T.E. : Tout à fait. A la porte 12, je fais une petite erreur. Je me fais retourner comme une crêpe. Je vais toucher le fond et je casse la pagaie. Pour montrer la violence du bassin. Sous l'eau, j'ai à peine effleuré le fond et ma pagaie a explosé. C'est très difficile. Il va y avoir du spectacle là-bas, c'est sûr. C'est important pour nous d'y aller dès maintenant pour retrouver ce calibre de navigation qui est assez différente de celle qu'on développe en France.

Mais la difficulté d'un bassin ne permet-elle pas aux meilleurs de s'exprimer plus ?

T.E. : Je pense. Cela risque de creuser les écarts effectivement. Si sur certaines courses, cela se joue au centième, je pense qu'à Pékin, ça ne sera pas le cas. Il y aura des erreurs pour tout le monde. Celui qui en fera le moins sera champion olympique.

A Pékin, vous avez rendez-vous avec l'histoire. Vous pouvez devenir le premier Français à remporter trois médailles d'or olympiques individuelles...

T.E. : C'est la timbale. C'est l'objectif. Je sais que ça n'est jamais arrivé donc ce n'est pas pour rien. C'est difficile de rester au top niveau sur trois Olympiades. J'en ai la possibilité donc c'est une chance. Je le prends vraiment comme ça. Comme un grand privilège. Cela risque d'être difficile à gérer car je serai ultra-favori. Il y a des jeunes qui ont les dents qui rayent le parquet. On le voit bien du côté des Anglais et des Allemands. Il y a deux ans, ils n'étaient pas là et aujourd'hui, ils ont envie de tout bouffer. Ils veulent être champions olympiques. Quand je les vois, j'ai l'impression de me voir il y a huit ans. Je sais que ça sera très compliqué mais j'ai envie de jouer le jeu à fond, d'y croire. Je ne veux rien regretter. Je prépare ce rendez-vous depuis deux ans, depuis mon titre mondial de 2006. Il n'y a plus que ça qui compte. Place au sport, et puis on verra...

Mettons le sport de côté. En janvier dernier, vous déclariez être "contre le boycott" en évoquant le fait "que l'exposition olympique allait contraindre la Chine à s'améliorer" (*). Votre avis est-il le même, trois mois après ?

T.E. : Oui, ma position n'a pas changé. Il faut aller sur place et continuer à croire aux valeurs de l'olympisme qui disent que les 200 et quelques pays sont capables de se réunir, de défiler ensemble, de célébrer le sport, de se donner à fond en respectant les règles. Je trouve que c'est une bonne leçon pour l'Humanité vis à vis des conflits actuels. Je crois à ces symboles-là. Encore une fois, même si on n'est pas insensibles à ce qu'il se passe, même si on est avant tout des citoyens et que c'est complètement intolérable de voir ce qu'il se passe, nous, notre rôle, notre crédibilité, notre légitimité sont de dire qu'on croit aux valeurs de l'olympisme. On veut envoyer un message de paix. Pour ça, il faut aller là-bas en respectant les règles de la charte olympique. D'où ce badge "pour un monde meilleur" (NDLR : une citation tirée de la charte olympique) qu'on a l'intention de porter à Pékin. Le but c'est d'être les alliés du CIO. On ne défie ni le CIO, ni la Chine. On joue le jeu et on veut respecter les règles. Mais on veut avoir un message collectif...

(*) Le Parisien; mardi 8 janvier 2008

Propos recueillis par François-Xavier RALLET / Eurosport