JEU DECISIF - Federer, ce maître du temps

Jeu Décisif
JEU DECISIF - Federer, ce maître du temps

Sur le court, il mène ses matches en mode commando. A l’inverse, il gère désormais sa carrière à un rythme de sénateur. A bientôt 36 ans, fort de cette nouvelle philosophie, le Suisse a remporté un huitième Wimbledon.

« A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » feront remarquer certains esprits chagrins. Certes, Roger Federer a remporté son huitième Wimbledon, à l’heure où Novak Djokovic et Andy Murray, à la fois touchés mentalement et physiquement, ne sont plus à la hauteur de leur réputation et de leur classement. C’est un fait mais c’est l’histoire du sport qui s’écrit de cette manière et les vainqueurs d’un tournoi ne sont pas responsables de l’état de forme de leurs principaux concurrents. Federer a lui aussi souffert physiquement ces dernières années, ouvrant ainsi la porte à ses adversaires. C’est ainsi. Ce n’est pas non plus de la responsabilitéde Federer si Marin Cilic, touché au pied, et fauché émotionnellement par l’événement, n’a pas été capable d’offrir en finale la prestation dont il rêvait, dont il avait sans doute trop rêvé la nuit passée. Parenthèse ouverte et refermée.

A trois semaines de son 36e anniversaire, le Suisse a donc remporté son huitième Wimbledon -nouveau record du Centre Court devant William Renshaw et Pete Sampras -, son deuxième titre en Grand Chelem de l’année après l’Open d’Australie, et surtout son 19e succès majeur. Le tout sans perdre un seul set. A un âge où l’on a le droit d’aller rire avec les copains sur le Senior Tour, Federer est en train de redevenir le shérif du circuit, le vrai. Et qui plus est, à sa manière : en jouant peu mais très bien, comme le faisait Serena Williams, dans un sport où la confiance nait pourtant du rythme de la compétition et des victoires.

Disons-le, elle est là, la vraie performance de Federer. C’est pour cette raison qu’ici-même, j’avais été très circonspect sur le fait qu’il coupe plus de deux mois en plein coeur de la saison. Et même si débarrassé de ses pépins physiques, il demeure un athlète formidable et magnifiquement préparé, le tennis de très haut niveau demande autre chose qu’un désir revigoré et des jambes légères. Cet autre chose, c’est le talent majestueux de ce joueur, arrivé à un tel degré de maîtrise de son art, qu’il n’a même plus besoin de répéter. Ou si peu. Le tout en ayant encore fait évoluer son jeu vers un tennis dépouillé à l’extrême, un tennis blitzkrieg (la guerre éclair), pour reprendre l’expression de mon camarade Vincent Cognet, où il s’agit de faire très mal le plus vite possible. Une tactique qui sied à merveille au gazon, le préserve physiquement, et dont la réussite repose -notamment- sur un revers plus percutant que jamais, sa grande “mise à jour” de l’année 2017.

Dans un passé récent, quelques grands joueurs ont brillé à 35 ans passé. Mais pour prendre le cas d’Andre Agassi ou de Jimmy Connors, c’était à l’énergie, au combat, à l’intox. Le public souffrait avec eux et les portait. Federer, lui, est dans un tout autre mode de fonctionnement. Son corps ne le tracasse pas ou plus et il virevolte presque comme lors des ses premières grandes années, il y a treize ou quatorze ans, autant un dire un siècle en sport pour le commun des mortels.

Et si le Suisse doit encore aller chasser des records, il peut désormais avoir Ken Rosewall dans sa ligne de mire : L’Australien, autre étonnant spécimen, s’était imposé dans les années 70 à 36 ans à l’US Open et à 37 ans à l’Open d’Australie, avant de disputer à 40 ans, deux finales coup sur coup, à Wimbledon et New York. Au point où en est ce Federer alternatif et victorieux, pourquoi ne pas l’imaginer continuer ainsi un bon moment encore ? Personne ne peut le dire, pas même lui j’imagine.

Mais le plus étonnant dans cette folle histoire du tennis, période première moitié du XXIe siècle, c’est la concomitance désormais sur une longue durée, de ces deux champions hors norme que sont Federer mais aussi Rafael Nadal. Dans le cas présent, il n’est pas question de Big Four ou même de Big Three, désolés messieurs Djokovic ou Murray, mais bien de Big Two. De ces deux champions qui ont porté le tennis à des hauteurs insoupçonnées avant de connaitre pépins et désillusions, mais dont la foi dans ce sport n’a jamais été altérée. Au point de retrouver tous les deux les sommets la même année et de galoper côte à côte et à grandes enjambées vers la place de numéro un mondial. Comme si l’envie irrépressible de briller encore était plus forte que le poids des ans. Comment font-ils ? Je n’en sais rien. Mais quel privilège d’assister à tout ça !  

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