Athlé - Nafissatou Thiam : «L'argent n'a jamais été mon moteur»

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Reine incontestée de l'heptathlon, Nafissatou Thiam est championne olympique, du monde et d'Europe. Rencontre, il y a quelques semaines aux Mondiaux d'Athlétisme de Doha, avec la (vraie) reine des Belges. Doha, Qatar. Les Mondiaux d'athlétisme sont sur le point de se terminer, le 4 octobre dernier. Ils sont finis pour Nafissatou Thiam qui s'est classée deuxième de l'heptathlon derrière la Britannique, Katarina Johnson-Thompson. Dans le centre-ville, la chaleur s'est emparée du matin. Il est 11 h 00 et le mercure dépasse allègrement les 40 degrés à l'ombre. En plein soleil, au milieu d'un carrefour urbain où ne passent que des Bentley, des Ferrari et des Classe G, la température ressentie frôle 50 degrés. Est-ce vraiment raisonnable d'organiser un shooting de mode avec une athlète de haut niveau par ce temps ? Non, bien sûr que non. Surtout avec des vêtements d'hiver.

Du haut de ses 188 cm, Nafissatou Thiam prend l'exercice comme un défi, sans rechigner, un léger sourire en coin. Elle a l'habitude d'enchaîner les épreuves sans frémir : 100 m haies, longueur, poids, 200 m, hauteur, javelot et 800 m. Biculturelle (son père est sénégalais et sa mère belge), « Nafi » comme tout le monde l'appelle affectueusement incite à la retenue et à la confidence. Superstar outre-Quiévrain, elle aime l'anonymat que lui procure les rues désertes de Doha où elle est venue avec son petit ami, Niels Pittomvils, lui aussi belge et athlète de haut niveau spécialiste des épreuves combinées. Son agent est là également, sous un arbre, à l'abri. Nafi attend dans le van - climatisé - que tout se mette en place. Elle enfile un manteau. Et go ! « Sur une piste, le temps est-il parfois élastique ?
En compétition, le temps change, oui. Aux Mondiaux de Doha, au niveau du timing, tout était différent. Ce qui était bizarre, c'est que nous commençons généralement les épreuves à 9 heures du matin et, ici, à cause de la chaleur, c'était à 17 heures ! Pas de session du matin, donc. À Doha, j'aurais bien aimé arrêter le temps sur ma montre. Sur le bord d'une piste, le premier mot qui vient à l'esprit quand on vous observe, c'est
« persévérance ». Vrai ou faux ?
 
Nous étions une famille de quatre enfants. Maman travaillait loin, elle nous a très vite aidés à être indépendants. De toutes façons, nous n'avions pas réellement le choix. Je crois que cet état d'esprit volontaire m'a aidée pour percer dans l'athlétisme. Il fallait se prendre en main, c'était naturel. En hiver, quand il neige, je m'entraîne dehors. Il n'y a qu'un stade d'athlétisme indoor en Belgique et il est à Gand, en Flandre néerlandophone, loin de chez moi. Pour être tout à fait précise, il y a en réalité une salle d'athlé qui vient enfin d'ouvrir en Wallonie. Cela faisait des années qu'on l'attendait. Avez-vous l'impression de représenter, d'incarner la Belgique de demain ?
Je crois que l'image politique un peu déformée de la Belgique avec une forte dualité entre les Wallons et les Flamands est excessive. Cette dualité existe, c'est un fait. Mais il y a la Belgique de la réalité, des gens, la Belgique de tous les jours. Je ne me dis pas que je suis wallonne ou francophone, je suis tout simplement belge. Mon petit ami est flamand, mes agents sont flamands. Je parle un peu le néerlandais mais, comment dire, il n'y a pas de barrières entre nous. Ce n'est pas que nous ne nous aimons pas, c'est juste que c'est parfois un peu compliqué pour nous entendre. Imaginez : il y a en Belgique deux fédérations d'athlétisme, l'une wallonne, l'autre flamande ! Prendre des décisions relève parfois de l'art acrobatique. Au final, nos différences sont nos richesses. Nous sommes un petit pays. Si nous continuons à nous diviser, cela va devenir compliqué. Il y a deux niveaux, la politique et la vraie vie. Je préfère la vraie vie. Quand avez-vous commencé à aimer réellement l'athlétisme ?
J'ai commencé à pratiquer quand j'avais 6 ou 7 ans. Ma mère avait fait de l'athlé plus jeune, plutôt sur des longues distances. J'y allais avec mon petit frère qui a un an de moins que moi. Comme nous n'avions pas de voiture, nous devions prendre deux trains pour aller jusqu'au stade. Ma mère n'avait pas le temps de nous déposer et de repartir, c'était compliqué pour elle. C'était à Jambes, un quartier de Namur. Nous habitions un petit village. Maman restait souvent dans les tribunes pour attendre la fin de l'entraînement. En hiver, pour lutter contre le froid et l'ennui, elle s'y est remise. Elle avait vu qu'il y avait un groupe de gens de son âge - elle avait alors environ 35 ans - qui couraient ensemble. Elle s'est dit : « autant que j'aille m'entraîner avec eux plutôt que de ne rien faire ». Du coup, elle fait aussi de l'heptathlon maintenant ! Pourquoi avoir choisi l'heptathlon ?
Jeune, à l'école d'athlétisme, j'ai touché à toutes les disciplines, comme tout le monde. Au bout d'un certain temps, il faut choisir une épreuve et se spécialiser. Moi, je n'ai jamais choisi. C'est comme ça que je suis tombée amoureuse des épreuves combinées. J'ai forcément des disciplines que j'affectionne plus que d'autres, celles où j'ai le plus de facilité comme le saut en hauteur ou en longueur. J'aime moins le 800m, ça c'est sûr. Nous, les décathloniens et les heptathloniennes, nous sommes un peu différents. Nous concourrons sur plusieurs jours. Souvent, nous commençons très tôt le matin et nous finissons tard le soir avec de très longues plages horaires entre les différentes épreuves. Dans le stade, il y a généralement une salle qui nous est réservée, c'est là où tout le monde se repose. Pendant deux jours, nous sommes tout le temps ensemble, non-stop. Cela crée forcément un esprit de communauté fort, des liens. Certaines de mes adversaires sont clairement devenues des amies. L'an dernier, j'étais en vacances aux États-Unis et je suis allée chez une autre heptathlonienne qui habite à Las Vegas. Instinctivement, étant Belge, j'ai tendance à me rapprocher des francophones mais pas seulement. Dans un groupe d'heptathlon, comme dans n'importe quel groupe, des affinités se créent... ou pas. On dit souvent que les décathloniens et les heptathloniennes sont différents des autres athlètes, parfois plus intelligents...
Plus intelligents ? Non, je ne pense pas ! (Rires) Chacun a ses aptitudes, nous ne sommes spécialistes de rien, nous devons jongler avec tout. Avez-vous une vie en dehors de l'athlétisme ?
Heureusement que oui ! J'ai terminé mes études cette année, après six ans à l'université de Liège où j'ai obtenu mon bachelier en sciences géographiques. J'ai fait mes trois années en deux ans, grâce à des horaires aménagés. C'était début septembre. J'ai défendu ma thèse (un « mémoire » en français) le 11 septembre. J'ai planché sur l'étalement urbain en Afrique subsaharienne, spécifiquement en Afrique du Sud. Les sujets étaient proposés et j'ai immédiatement été intéressée par celui-là. Je suis allée plusieurs fois en Afrique du Sud grâce à l'athlétisme. Niveau urbanisme, c'est un pays très spécial avec ses townships hérités de l'apartheid qui s'étendent sur des kilomètres et des kilomètres. J'avais envie de creuser cette problématique. J'ai toujours été très intéressée par ces questions d'urbanisme et d'aménagement du territoire. En revanche, les gens ont souvent une fausse idée de la nature des études de géographie. Ce n'est pas seulement l'étude des cartes ! Il y a énormément de mathématiques, des calculs statistiques, c'est super scientifique. L'idée que l'on se fait de la géographie et la réalité des études n'ont absolument rien à voir ! Entre l'athlé et l'université, je n'avais pas de temps pour moi, pour voir mes amis, même ma famille. Mes études étant terminées, je vais clairement avoir plus de temps libre mais je vais l'utiliser pour mieux peaufiner ma récupération, faire des soins, des séances de kiné et pour ajouter des séances d'entraînement. Ce temps qui se libère, je vais l'investir dans le sport. Et faire des trucs classiques : voir des amis, la famille, la vie quoi. Plus jeune, j'adorais aller voir des concerts mais c'est fatigant et c'est en été, pendant la période des compétitions. L'athlétisme ressemblerait presque à une vocation...
Je dirais surtout qu'en dehors de l'athlétisme, je ne suis pas quelqu'un de spécialement intéressant. Je n'ai pas d'autres activités que celles de courir vite ou de sauter haut. C'est ce qui me plaisait aussi dans les études : j'étais une étudiante comme les autres. Pour être tout à fait honnête, je ne sais pas si c'était réellement le cas mais ça me plaît de le penser. Un jour, pourtant, il faudra arrêter...
Le jour où le sport ne m'amusera plus, je ne me casserai pas la tête, j'arrêterai. C'est tellement de sacrifices que cela doit rester une passion. Si cela devient une source de soucis, je ne vois pas l'intérêt de continuer. L'athlétisme est une partie importante de ma vie, c'est aujourd'hui une passion et un métier mais il y a aussi autre chose. À la fin de ma vie, ce qui m'intéressera vraiment, ce sera de me dire que j'ai eu une vie bien remplie, que j'ai connu plein de monde, que j'ai été heureuse... pas de dénombrer les médailles remportées, même si elles comptent aussi. Le jour où j'en aurai vraiment marre, j'arrêterai, tout simplement. Toutes les séances d'entraînement sont-elles des parties de plaisir ?
Oh non, certainement pas ! (Rires) Les séances spécifiques de résistance, ça m'amuse moyennement si vous voyez ce que je veux dire. Je prends plus de plaisir à la hauteur. En revanche, tous les matins, quand je me lève, je connais parfaitement les objectifs sportifs que je veux atteindre. Le fait de sentir que je progresse quotidiennement à chaque entraînement me procure une source infinie de plaisir. Les séances sont aussi mes outils pour arriver à mon objectif ultime : devenir la meilleure athlète que je peux possiblement être. C'est très personnel. Je veux voir, savoir jusqu'où je peux aller en heptathlon. Et si j'arrête, je trouverai une autre activité qui me motivera tout autant pour me lever le matin et aller travailler. L'argent, ça compte ?
L'argent n'a jamais été mon moteur. On m'a souvent dit que les épreuves combinées (l'heptathlon pour les femmes et le décathlon pour les hommes - ndlr) ne payaient pas, qu'il aurait fallu que je choisisse plutôt une épreuve individuelle comme le saut en hauteur ou en longueur. Cela aurait été plus simple pour trouver des sponsors, faire la Ligue de Diamant. En athlétisme, ce qui paie vraiment, ce sont les meetings qui se déroulent en une soirée sans jamais les épreuves combinées. Et puis, l'athlétisme en Belgique, ça reste l'athlétisme en Belgique, si vous voyez une nouvelle fois ce que je veux dire ! C'est pour ça que j'ai fait des études, je savais très bien que l'athlé n'allait pas me rendre riche. Quand ma carrière se terminera, il faudra que je travaille comme tout le monde. Et, quitte à bosser, autant le faire dans un secteur qui me plaît et m'attire. D'où mes études de géographie. La mode, ça vous parle ?
Quand j'étais plus jeune, j'étais un garçon manqué, je mettais les vêtements de mon grand frère et de mon petit frère. Je me fichais totalement de mon look. J'ai un peu changé avec le temps. J'aime bien la mode, j'aime bien me sentir belle, bien habillée, savoir associer des pièces de différentes marques. Maintenant, oui, cela compte mais cela n'a pas toujours été le cas. Le vêtement concourt-il à la beauté d'une femme ?
Oui, parfois, le vêtement est constitutif de la beauté d'une femme, mais pas toujours. Pour moi, ce qui compte vraiment, c'est l'absence d'entrave. Une femme belle, stylée, est d'abord une femme à l'aise, bien dans ses vêtements et dans sa peau, dans sa vie. Quand, par exemple, je mets des vêtements dans lesquels je ne me sens pas à l'aise, je ne me sens pas forcément belle. Je connais mon corps. Je suis une sportive, j'ai des bonnes épaules. Certaines coupes de vêtements ne sont pas faites pour moi, je le sais. Et cela se voit tout de suite. Le vêtement doit aider à se sentir bien, pas l'inverse. Sur une piste ou sur un sautoir, l'élégance est-elle synonyme d'efficacité ?
L'élégance, l'élégance... je ne sais pas. À la ville, la vraie élégance est celle qui permet de toucher la beauté sans faux artifices, sans luxe inutile. Avoir la classe, simplement, sans tricher. Dans un stade, c'est pareil. »

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