Auto - WEC - Comment Alpine-Signatech s'affirme dans la catégorie reine du WEC, l'Hypercar

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Aux 8 Heures de Bahreïn, l'équipe Alpine-Signatech a conclu sur un nouveau podium sa toute première saison dans la catégorie reine. Reportage au sein de cette équipe française, qui affirme mois après mois ses ambitions dans le Championnat du monde d'Endurance.

Tendue comme un arc. Toute l'équipe Alpine, au A fléché pour emblème, scrute les écrans installés à l'arrière du stand avec fascination. Regards fixes, scène hypnotique. En piste, les pilotes - les Français Nicolas Lapierre et Matthieu Vaxivière et le Brésilien André Negrao - ont la direction bien en main, les pédales sous les pieds, le circuit qui défile devant le pare-brise. Du concret, du visuel, du solide, du bien calé dans le siège baquet. Maîtres à bord et de leur talent. Au n° 36, c'est le Quai des Orfèvres du volant.

Mais dans le box, les mécanos et les ingénieurs de l'Alpine-Signatech n'ont que leurs yeux pour s'abîmer dans des colonnes abstraites de chiffres, de temps au tour, de graphiques en couleur que crachent une petite dizaine de moniteurs et autant d'ordinateurs portables.

Parfois, une image du proto français passe à l'antenne. Le reste du temps, il est seulement une pastille bleue qui se déplace sur une appli de tracking pour surveiller sa bonne progression... Procuration, investigation. À l'écoute des battements de la voiture. Le béotien aura plus vite fait de comprendre, après trois épisodes de Chicago Med sur Netflix, comment lire le moniteur cardiaque d'un patient aux urgences de l'hôpital plutôt que de piger quelque chose aux courbes complexes d'une télémétrie en direct, qui ausculte moteur, boîte, températures, veaux, vaches, cochons... Adieu les espoirs de chatouiller les Toyota !

Après moins de soixante minutes de course dans ces 8 Heures de Bahreïn, la finale du Championnat du monde 2021 d'Endurance (WEC), Nico Lapierre ramène l'Alpine bleu-blanc-rouge à son stand.

Ce n'aurait pu être qu'un premier ravitaillement de routine - le plein et le pare-brise, s'il vous plaît... -, c'est un branle-bas de combat ! « Depuis quatre ou cinq tours, les vitesses passaient mal », a indiqué Lapierre. Les ordinateurs avaient déjà livré leur diagnostic avant que la voiture ne s'arrête : dysfonctionnement du boîtier e-switch qui donne les impulsions pour passer les rapports. L'opération à capot ouvert prendra moins de huit minutes. Matthieu Vaxivière, qui a relayé Nico Lapierre, repart en 31e position, à 4 tours des leaders. Il reste sept heures pour remonter jusqu'à la 3e place, la seule qui vaille derrière les nouveaux protos japonais hypercars. Quasi imbattables.

Bien plus surveillés en hypercar qu'en LMP2
La vaillante petite écurie française s'y est pourtant essayée à plusieurs reprises, pour sa toute première saison en catégorie reine après trois victoires au Mans et deux trophées mondiaux en catégorie LMP 2. Une fameuse marche à franchir, un sacré défi pour les hommes de Philippe Sinault ! Il y en a un qui n'a pas tenu d'ailleurs. « Je respecte la décision... comprend le patron. Après le podium au Mans, il est venu dans mon bureau pour me dire : "Fantastique ! Génial ! Mais je préfère un métier normal. C'est trop exigeant. Vous êtes des barjos !'' » Le prix d'une deuxième place, intercalée entre les deux Toyota GR010 Hybrid, à Spa-Francorchamps début mai ; d'une pole-position à Portimao en juin. Thomas, l'ingénieur de course, seul habilité à parler aux pilotes, reste debout devant ses écrans pendant toute la durée de la qualification, la main gauche sur le bouton on-off de sa radio. « Et encore ! Depuis cette année seulement, je m'assieds pendant les autres essais... »

David, directeur des opérations, passe son temps en course sur les vidéos enregistrées des ravitaillements pour disséquer les bonnes des mauvaises manoeuvres. « Un psychopathe ! rigole Philippe Sinault. Mais un pilier, qui est avec moi depuis 1998 », ajoute-t-il avec tendresse. Grognard un peu grognon. Au briefing suivant les essais libres, il a repris Negrao sur une manoeuvre potentiellement litigieuse durant un arrêt au stand. André a tenté de s'expliquer. David s'est permis d'insister. Le pilote a promis qu'on ne l'y reprendrait plus.

« C'est la grosse différence avec le LMP2, souligne le directeur des opérations. En hypercar, Toyota et nous sommes beaucoup plus observés par les commissaires sportifs et à la moindre entorse au règlement en course, ils vont sortir le carnet à pénalités. » Inenvisageable si Alpine veut maintenir la pression sur Toyota.

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Six heures d'efforts pour ramener l'auto sur le podium
« C'est la vraie satisfaction de cette première saison en hypercar, relève Philippe Sinault, la façon dont l'équipe a su travailler et grandir pour franchir un cap. Car nous avions une vraie pression, en début de saison : si nous avions abandonné lors des deux premières courses, on ne pouvait plus, durant les 24 Heures, célébrer Alpine au Mans comme la marque avait souhaité le faire. » Grande parade autour du circuit, participation de Fernando Alonso, Esteban Ocon et de leur F1, présence du grand patron de Renault, Luca de Meo, pour assister à la remise de la coupe sur le podium, hommage à Jean-Pierre Jaussaud, le vainqueur de 1978 sur la Renault-Alpine (avec Didier Pironi), décédé un mois avant les 24 Heures du Mans cet été.

Pour la course, Philippe Sinault avait fait ajouter son nom à celui des pilotes sur la carrosserie de la A480. Sentimental et amoureux fou de sport auto. Les jours de courses seulement, il se permet de revêtir une combinaison ignifugée comme toute son équipe : « Le WEC est le seul Championnat du monde qui autorise le team manager à la porter ; je ne vais pas m'en priver ! » En 2024 ou 2025, « ses » Alpine (lire par ailleurs), rouleront peut-être aussi à Daytona ou à Sebring. À cette évocation, le regard de Philippe Sinault traverse l'Atlantique, se charge furtivement de quelques embruns. Le natif du Berry (55 ans), qui dévorait les albums de Michel Vaillant et rêvait de course auto avec son frère s'y plaît déjà.

20 h 49, samedi soir à Bahreïn, la course est entrée dans la magie de la nuit, des phares et du circuit éclairé. L'essence même de l'Endurance. Après plus de six heures d'efforts des trois pilotes, Nico Lapierre ramène enfin la numéro 36 en troisième position. « Nous ne pouvions pas nous permettre de perdre une seconde pour y arriver ; nous étions comme cela ! », mime-t-il, l'index sous le menton. Pendus. « Quelle course ! commente André Negrao. Je me sens dans cette équipe française comme chez moi, dans ma famille. Nous avons montré, cette saison, de quoi l'auto serait capable avec un règlement (BOP, balance of performance) un tout petit peu plus favorable. Nous sommes prêts pour 2022, nous méritons notre place en hypercar. »

« Nous n'avons pas fini sur une note parfaite, conclut Matthieu Vaxivière, mais au global, nous avons tout de même fait une super année. On reviendra. Et on gagnera tout !

« Comment se sont décidées les choses après les 24 Heures du Mans pour poursuivre en Endurance ?
Il fallait battre le fer tant qu'il était chaud ; au Mans, il y avait eu une forme d'attente autour de nous, une mise en lumière aussi. Laurent Rossi, le directeur d'Alpine, a vraiment été à mes côtés et j'ai apprécié sa forte envie de poursuivre en Endurance. Mais le calendrier des décisions à prendre et à formaliser était serré ; nous n'avons eu qu'un mois pour discuter, travailler avec les organisateurs... L'engagement en LMDh à partir de 2024 a été l'acte fondateur qui permet de continuer avec notre voiture actuelle pendant une année encore (*). Nous avions besoin d'être aux 24 Heures du Mans 2022 avec la A480 pour continuer à apprendre et, de son côté, l'Automobile Club de l'Ouest avait un intérêt à ce que la dynamique Alpine se poursuive, encore plus affichée (ce n'est qu'à partir de l'édition 2023 que le plateau s'étoffera pleinement). Tout cela s'est fait en bonne intelligence.

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En 2023, l'A480 sera rangée au garage et votre LMDh ne sera pas encore prête. Comment comptez-vous maintenir le feu sacré ?
Cela passera sans doute par un retour à la catégorie LMP2 inférieure où nous avons déjà connu beaucoup de succès, ce qui complique encore le problème. Mais il ne suffira pas de dire on y va, de potentiellement former les jeunes pilotes de l'Alpine Académie ou de trouver une idée marketing sympa. Ce n'est faisable que si on joue la gagne. Quelle que soit la catégorie, c'est la victoire qui fédère.

Qu'en est-il des pilotes ? Le nombre croissant d'équipes va modifier la loi de l'offre et de la demande.
Les pilotes ont depuis toujours été mon sujet de prédilection, à la tête de mon équipe. On travaille sur le sujet, j'ai très envie de poursuivre avec notre trio actuel. On se l'est déjà dit entre nous. Ce serait une grande sérénité de m'appuyer sur eux pour intégrer ceux qui arriveront, puisque nous engagerons deux voitures en 2024 : ils ont, eux aussi, contribué à bâtir l'esprit de cette équipe.

(*) L'Alpine A480, un ex-châssis Oreca-Rebellion LMP1, a été exceptionnellement acceptée dans la nouvelle catégorie hypercar, cette année. L'organisateur du Championnat (ACO) a prolongé cette dérogation en 2022.

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