Belharra, récit d'une session inoubliable

Peyo Lizarazu surfe la mythique vague Belharra. (R. Perrocheau/L'Équipe)

La vague géante Belharra renaît l'hiver et pour quelques jours seulement au large de Saint-Jean-de-Luz, au Pays basque. Récit d'une session de surf de gros le 22 décembre 2013 aux côtés de Peyo Lizarazu.

« Belharra sera énorme. » « Le set de la décennie. » Pendant cinq jours, la rumeur enfle et se répand. Cette vague immense, qui casse à 3 km au large de Saint-Jean-de-Luz, est un phénomène rare et capricieux. Un plaisir attendu chaque hiver et qui, parfois, ne daigne pas montrer le bout de sa lèvre. Le sage Peyo Lizarazu (38 ans à l'époque), qui a découvert ce trésor en novembre 2002, ne se laisse pas exciter par les cartes météo. « Certains annoncent cinq jours à l'avance que ce sera le plus beau Belharra depuis dix ans, soupire-t-il. Sauf que tu ne sais jamais si les vagues seront au rendez-vous tant que tu n'es pas au large.»

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Ce n'est véritablement que trente-six heures avant le réveil de Sa Majesté que Peyo plonge dans sa bulle. « C'est vraiment particulier, confirme-t-il. On se lance dans des choses dangereuses et il faut que l'on se concentre. » Il ne peut toutefois s'empêcher d'analyser au préalable les données des bouées installées au large du golfe de Gascogne. À partir de vingt pieds, soit six ou sept mètres, l'affaire est généralement sérieuse.

Avec Max Larretche (53 ans à l'époque), son fidèle partenaire, une organisation très minutieuse se met alors en place. Il faut checker les disponibilités professionnelles, la révision des jets, la location et l'organisation d'un bateau pour les photographes et la sécurité... La veille, tout doit être réglé. Le sommeil, lui, ne se commande pas. « Ce sont en général des nuits qui sont un peu mouvementées, avoue Peyo. On ne peut s'empêcher de se demander si les vagues seront là, s'il va faire beau, dans quel sens sera le vent... »

Le dimanche 22 décembre, dès l'aube, la vague de Belharra est bel et bien sortie de sa torpeur. Le premier texto tombe à 6h33. Peyo est sur le pied de guerre depuis une demi-heure. Petit-déjeuner consistant et étirements avant de filer chez son frère Bixente, sur les hauteurs de Ciboure. Les jets Belharra I et Belharra II sont parqués ici. Il grimpe à l'étage de l'imposante bâtisse basque et se recueille dans l'intimité de son ancien bureau, dont la vue le plonge sur Belharra, déjà en action. Le ciel est d'un bleu intense. Le soleil se lève. À l'horizon, une gigantesque ligne blanche vient confirmer les prédictions.

« La première fois, les sensations étaient hallucinantes, confie Peyo. Avec Max, désormais, on arrive à rester à peu près calmes, parce que l'on sait ce que c'est et où on va. »

Direction la baie de Saint-Jean-de-Luz. Peyo se change sur le parking et enfile son épaisse combinaison rouge de 6 millimètres, puis met le jet-ski à l'eau. Si les mots se font assez rares, l'intensité des regards en dit long sur cette complicité sans faille. « Pour aller défier l'extrême, la confiance doit être totale. Entre nous, elle l'est », assure-t-il.

Un peu avant 10 h, les deux gladiators foncent vers l'arène. Max est à la manoeuvre. Derrière, Peyo s'accroche. Dans la baie, la mer est déchaînée. Heureusement, à la sortie du chenal, les trois grandes digues qui protègent la baie se dressent comme des boucliers. « Elles font sept-huit mètres de haut, explique Peyo. Mais elles te paraissent très petites. Car, derrière, tu vois des montagnes d'eau qui se lèvent. Tu as le sentiment d'entrer dans une nouvelle dimension. »

Une fois sur place, c'est un choc visuel. Le décor de Belharra se marie avec, de gauche à droite, la Rhune, les Trois-Couronnes, les rochers des Deux-Jumeaux d'Hendaye et le mont Jaizkibel de Saint-Sébastien. Au fond, les premiers rayons du soleil illuminent les sommets enneigés des Pyrénées. « Une beauté hallucinante », lâche Peyo.

La puissante houle, générée par des dépressions nordiques, vient se fracasser violemment sur ce haut-fond appelé Belharra (herbe verte, en basque). Contrairement à Teahupoo, à Tahiti, ou à Jaws à Hawaii, autres grosses vagues légendaires, la zone de déferlement est ici immense, grande comme plusieurs terrains de foot. Max file se caler au fond de la scène, délimitée par une énorme mousse blanche. Le danger est d'autant plus présent que la vague est imprévisible. Elle peut se former et se casser à n'importe quel endroit et à un rythme très irrégulier. « On reste au fond et on attend, confie Peyo. On essaie d'être bien placé, même si c'est toujours compliqué. »

Face à la vague, à droite, une quinzaine d'embarcations, jets ou Zodiac, est sur le qui-vive. Des surfeurs de « gros » comme Benjamin Sanchis et Michel Larronde n'auraient raté ça pour rien au monde. Les pompiers de Saint-Jean-de-Luz veillent au grain. Au loin, la route de la Corniche, noire de monde. Plusieurs milliers de personnes sont venues l'admirer, Belharra, la belle et la bête.

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La météo est idéale. Il flotte dans l'air une quinzaine de degrés et le ciel est assez dégagé. Après vingt minutes dans une eau à pas plus de 10 °C, Peyo est impatient d'en découdre. « Moi, je suis toujours super motivé pour commencer, confie-t-il. Max, lui, est au contraire plutôt là pour me temporiser. »

10h20 : une bombe arrive. Pas question de la laisser filer. Leurs regards se croisent. L'évidence fait le reste. Max fonce sur le dos de ce mur d'eau. Belharra surgit en un souffle. Presque sans un bruit. Plusieurs tonnes d'eau se gonflent pour former une vague monumentale. La longue crête blanche forme une écume disproportionnée. Une avalanche dégringole. La métamorphose est presque irréelle. Le temps semble suspendu.

Peyo se fait tracter avant de lâcher la corde dans un creux vertigineux. Pied droit devant et crinière au vent, il dévale du haut de son 1,70 m une pente raide d'une dizaine de mètres. Comme l'impression de dévaler sur « une montagne qui bouge ». « Tu sens les fessiers et les bras qui travaillent », raconte l'ancien rugbyman de Bègles.

À 40 km/h, tout va très vite. Sur sa lourde planche de 13 kg, le surfeur doit vite trouver les bonnes sections. Une erreur de jugement peut avoir des conséquences désastreuses. Son ride est parfait. Il disparaît sous un tourbillon d'embruns épais et démesurés. La session va durer presque quatre heures. Une véritable bénédiction. Noël avant l'heure.