Charles Caudrelier face aux abonnés de L'Équipe : « Ma seule peur, perdre »

Charles Caudrelier (debout, troisième en partant de la gauche), aux côtés de dix de nos abonnés, mercredi à Boulogne-Billancourt dans les locaux de « L'Équipe ». (S. Boué/L'Équipe)

Trois semaines après sa victoire sur la Route du Rhum, Charles Caudrelier, le skippeur de « Maxi-Edmond-de-Rothschild », est revenu devant dix de nos abonnés sur son aventure et sur son exigeante préparation.

Lorsque nos abonnés sont arrivés dans les salons de réception au huitième étage du siège de L'Équipe à Boulogne-Billancourt, mercredi en milieu de matinée, leurs premiers pas vers Charles Caudrelier semblaient hésitants. Sans doute un mélange de timidité et de respect au moment de rencontrer un sportif qui a pris une autre dimension médiatique depuis son succès majuscule sur la Route du Rhum, le mois dernier, au bout d'une traversée record (6 j, 19 h, 47', 25'') à la barre de son trimaran Maxi-Edmond-de-Rothschild (32 m).

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Le marin ne se fait cependant pas tout un monde de cette nouvelle notoriété acquise le 16 novembre aux Antilles, comme il le dira un peu plus tard. « On n'est pas non plus des joueurs de foot, je peux me balader dans Paris tranquillement, s'amuse Caudrelier après avoir jeté un oeil sur le Ballon d'Or exposé devant lui, ainsi que quelques-unes de L'Équipe dédiées aux Bleus et à la Coupe du monde de football. C'est plus en Guadeloupe que j'ai vécu ça de façon intense. Même si c'est agréable d'être reconnu pour ce que tu fais, au bout d'un moment, c'est épuisant et pesant. J'ai plutôt envie de rester effacé. »

Durant plus d'une heure trente, le marin s'est pourtant exposé sans retenue et a répondu avec sincérité et souvent humour aux questions parfois très pointues de dix amateurs de sport, d'aventure et de voile, que plusieurs pratiquent. Homme de partage, le vainqueur de la Solitaire du Figaro 2004, qui a longtemps forgé son expérience en naviguant en équipage (vainqueur de la Transat Jacques-Vabre en double en 2009, 2013 et 2021 et de deux Ocean Race en 2011-2012 et 2017-2018), est longuement revenu sur son succès dans le Rhum, course dont il rêvait depuis plus de vingt ans. Notamment sur ce départ reporté de trois jours en raison d'une tempête mais resté musclé et qu'on le suspecta d'avoir volé.

« Il y avait beaucoup de tension et d'enjeux sur la ligne et je me suis pris au jeu, raconte-t-il. Je voulais marquer mon territoire pour faire comprendre aux autres que je n'allais pas me laisser faire. Ils avaient essayé de me mettre la pression en me collant l'étiquette de favori, donc j'ai essayé de répondre en tant que tel, d'autant que c'est toujours bien de partir devant, cela donne de la sérénité. Quand on m'a dit que je risquais une pénalité, je me suis dit que c'était une bêtise énorme, le truc à ne pas faire. Mais j'étais tout de même très surpris car j'étais persuadé d'être resté 50 mètres au-dessous de la ligne au moment du départ. » Une analyse poussée des données GPS le blanchira et lèvera cette épée de Damoclès de 4 heures à faire des ronds dans l'eau. Il s'imposera finalement à Pointe-à-Pitre avec un peu plus de trois heures de marge sur François Gabart (SVR-Lazartigue).

Une armada derrière luiCette victoire, c'est peut-être avant même ce départ de Saint-Malo que Caudrelier l'a construite, en forçant sa nature et en s'appuyant sur les ressources du team Gitana pour devenir le Grand Charles. « Je suis quelqu'un qui doute beaucoup, qui se pose beaucoup de questions mais pour la première fois de ma carrière, je me suis retrouvé dans des conditions idéales lorsque Gitana m'a recruté (en 2019, en duo avec Franck Cammas), avec cette Route du Rhum en point de mire : je savais que ce bateau avait un peu d'avance sur les autres, je me suis retrouvé dans une équipe qui commençait à avoir de la maturité, avec à mes côtés Franck Cammas, qui est celui qui maîtrise le mieux le concept du vol et l'innovation. J'avais tout autour de moi pour réussir, j'ai eu trois ans pour me préparer, je suis celui qui a le plus navigué de tous les skippeurs d'Ultim, tout en accumulant des victoires. À un moment, je me suis dit que le seul maillon faible dans tout ça ne pouvait être que moi. » Pour être aussi solide que ceux qui l'entourent, le marin de 48 ans a mis toute son attention dans une préparation physique (« trois séances par semaine, même si je n'aime pas faire du sport en salle ») et mentale.

Parce qu'il n'avait plus fait de course en solitaire depuis 2007, il a également travaillé sur son alimentation à bord (« j'ai travaillé avec un chef étoilé, je n'ai pris que des plats que j'aime bien, hyper faciles à faire ») et sur la gestion de son sommeil. « Pour bien dormir j'ai besoin d'être allongé et stabilisé, ce qui est quand même compliqué sur un bateau, confesse-t-il dans un éclat de rire général. Je me suis donc fait fabriquer un énorme matelas qui ressemblait à un sarcophage et qui faisait marrer toute l'équipe. »

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Sa rencontre avec le recordman du monde d'apnée Arnaud Jérald lui a également permis de gommer quelques défauts et de repousser encore plus loin ses limites. « Il m'a transmis des techniques de respiration et cela m'a aidé à me relâcher. Notre sport est sûrement le seul où on doit dormir pendant la compétition ! Il faut à un moment lâcher prise, se déconcentrer de la performance du bateau et c'est super dur. Avec ces techniques, ça m'a pas mal aidé. »

Malgré cette préparation très pointue, le skippeur de Maxi-Edmond-de-Rothschild reconnaît que, sous la pression de Gabart, il n'a pas rendu une copie parfaite. « Quand François est revenu, c'est parce que j'ai fait des erreurs, des manoeuvres stupides à cause de la pression de l'événement. Quand je pensais que j'allais peut-être gagner la Route du Rhum, c'était la panique, je me disais que ce n'était pas possible. Puis, à un moment, j'ai réussi à me ressaisir et à me détacher de la course, à me concentrer sur moi-même. »

Et c'est finalement lui qui est sorti vainqueur de ce duel à haute intensité, au prix d'une grosse attaque. « Quand on s'est retrouvés bord à bord, j'ai vraiment essayé de le pousser très fort car je savais que c'était le moment où il fallait appuyer et j'avais confiance en mon bateau. François a surenchéri et quelques heures après il a eu un problème technique. Les bateaux ont souffert, on a dépassé les limites mais je n'ai pas l'impression d'avoir fait n'importe quoi non plus. Ma seule peur, c'était de perdre. »

En quête de recordsLe fait que cette bataille navale ait commencé dans les prétoires, avec une polémique sur la conformité de SVR-Lazartigue, n'a évidemment pas échappé à nos lecteurs, curieux de savoir si la hache de guerre est désormais enterrée chez les Ultim après la poignée de main entre le vainqueur et son dauphin sur le ponton de Pointe-à-Pitre. Là encore, Caudrelier a répondu avec franchise et précision. Directement, sans empannage.

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« Ça aurait été plus compliqué à gérer s'il avait gagné, commence-t-il par reconnaître. Ce genre de litige est déjà arrivé et cela s'est toujours réglé à l'amiable, c'est la première fois qu'un concurrent nous emmène au tribunal. Le problème de fond est qu'une règle n'est pas très claire, que nous ne la comprenons pas de la même façon et que l'interprétation qu'il en a faite lui donne un énorme avantage en termes de performance. Ce que les gens ne comprennent sans doute pas, c'est que c'est loin d'être anodin. Il y a des tensions entre les équipes, mais sur l'eau, on oublie un peu tout ça, on s'est même parlé pendant la course avec François, on s'entend relativement bien, on se respecte. Je ne sais pas si le débat est apaisé car, si François a été autorisé à participer à la Route du Rhum, l'affaire n'est toujours pas réglée sur le fond. Ça avance, on n'est pas en train de s'entretuer, on s'est mis autour de la table. Une nouvelle décision vient de lui donner encore tort mais ce n'est pas si simple que ça et je ne sais pas comment ça va se finir. »

Charles Caudrelier a lui déjà l'esprit tourné vers ses prochains défis. Le Trophée Jules-Verne, le record du tour du monde en équipage établi par Francis Joyon et ses hommes à bord d'IDEC en 2017 (40 j, 23 h 30'30''), auquel il devrait s'attaquer avec son compère Franck Cammas et quatre autres membres d'équipage dans les prochaines semaines, si un système météo favorable se présente. « Le record sera très dur à battre, notre bateau est beaucoup plus performant mais Francis avait eu un enchaînement météo complètement dingue. La probabilité de le battre est mince, mais elle existe. » Son tour du monde suivant se fera en solitaire, pour une première confrontation à grande échelle, fin 2023 (Arkéa Ultim Challenge au départ de Brest).

« On se sent prêts mais avec ces bateaux volants, pour l'instant, personne n'a réussi à faire plus de dix-sept jours sans casser ! On ne sait pas où on va mais ça fait partie du jeu. C'est comme sur le Dakar, on part avec la peur de ne pas finir. » Dans le même temps, son team Gitana va se lancer dans la construction d'un nouvel Ultim, que Caudrelier espère « dingue » et « innovant ». Avec lui à la barre pour défendre son titre sur le Rhum en 2026 ? « Tout est ouvert. À la base, l'idée serait d'accompagner un jeune skippeur, mais cela dépendra de mon état de forme, de mon envie, et on en parle très librement avec Gitana. Je vois l'engagement que cela m'a demandé pour être performant cette année, donc je n'irai que si je sens que je peux donner autant. » Donner sans compter, comme face à nos abonnés.