Christian Prudhomme : « Le Tour de France doit parler à tout le monde »

Christian Prudhomme devant le peloton lors du Tour de France 2022. (E. Garnier/L'Équipe)

Le directeur du Tour de France Christian Prudhomme revendique son attachement à la légende avec le retour du puy de Dôme, mais aussi sa vocation à s'adresser aux nouvelles générations avec la découverte de nouveaux lieux.

Christian Prudhomme est un amoureux du Tour et ne rate jamais l'occasion de clamer sa flamme. En marge de la présentation de l'édition 2023, il a accepté de raconter les détails de sa « fabrication » guidée par ce désir de garder un pied dans l'histoire du cyclisme en revenant sur des lieux mythiques, mais tout en essayant de créer de futurs monuments comme ça a été le cas avec la Planche des Belles Filles depuis dix ans.
C'est cet immense puzzle qui devient chaque année l'événement majeur de l'été, fait de symboles et de clins d'oeil historiques mais où la priorité reste toujours l'enjeu sportif.


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Parcours et carte du Tour de France 2023

« Comment avez-vous élaboré ce Tour 2023 ?
On travaille toujours sur trois éditions consécutives du Tour de France, donc l'ossature du Tour est dessinée avant le Tour précédent. On peut éventuellement modifier deux ou trois choses dans les derniers moments, mais seulement à la marge. Le plus important c'est le lieu du Grand Départ, quand on part de Bilbao on n'a pas la même carte du Tour que quand on part de Copenhague ou de Brest.
On n'a pas non plus la même distance pour rallier les massifs montagneux. C'est simple, quand on a fixé le lieu du départ, on sait où on va aller mais également où on n'ira certainement pas. On peut nous reprocher de ne pas aller à tel endroit en 2023, mais moi je sais qu'on y passera dans deux ans. Le Tour se construit sur la durée, on ne se pose pas en se disant : " Tiens, qu'est-ce qu'on va faire l'année prochaine ? " La preuve, c'est qu'aujourd'hui on voit déjà des gens pour évoquer le Grand Départ de 2027.

Bilbao était depuis longtemps dans les petits papiers ?
C'est le deuxième grand départ d'Espagne, un peu plus de trente ans après San Sebastian en 1992, déjà au Pays basque. Le plus frappant c'est d'avoir vu l'insistance des autorités basques pour nous demander de revenir chez eux. Depuis ils nous ont envoyé tous les ans un courrier pour poser leur candidature, et même dès le mois de juillet 1992 pendant le Tour après le départ de San Sebastian, ils avaient déjà écrit à Jean-Marie Leblanc pour lui dire qu'ils voulaient à nouveau un Grand Départ.

Ce départ si proche des Pyrénées ne va pas pour autant les oublier cette fois, contrairement à 1992.
Je me souviens qu'en 1992, un quotidien régional avait titré « Desgranges, réveille-toi, ils sont devenus fous ! », car il n'y avait eu au programme qu'un seul col des Pyrénées, celui de Marie Blanque. Cette fois, il n'y aura aucune raison de se plaindre, Marie-Blanque sera toujours là précédée du Soudet et le lendemain on ira jusqu'à Cambasque avec une arrivée peut-être moins rude que certaines mais avec l'Aspin et le Tourmalet auparavant. On peut donc s'attendre à tout. On sait surtout qu'un formidable puncheur en grande forme pourra s'exprimer.

Genre Julian Alaphilippe ?
... (rires). Oui, il pourra être dans le jeu.

Etes-vous parfois influencé par le désir de dessiner un parcours plus spécifiquement pour un coureur, à l'image du Giro qui offre 70 kilomètres de contre-la-montre pour attirer Remco Evenepoel ?
Nous ne dessinons jamais un parcours pour favoriser un coureur. Mais en revanche, je confirme que depuis quelques années le Tour est plus fait pour des puncheurs car nous avons une génération exceptionnelle de ce type de coureurs. Mais c'est aussi parce qu'aujourd'hui dans notre société du zapping, nous ne pouvons plus avoir quatre étapes consécutives remportées par le même coureur au sprint que nous cherchons la variété. En 2023 il y aura huit possibilités de briller pour les sprinteurs, mais elles seront disséminées sur les trois semaines, avec quatre tout de même durant les neuf premiers jours.


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Prudhomme serait « ravi » qu'Evenepoel soit au départ

Comment expliquez-vous que la place des sprinteurs est de moins en moins prépondérante ?
Parce que le cyclisme a changé depuis 2019 avec l'émergence d'une nouvelle génération qui court différemment, pour notre plus grand bonheur, en attaquant de loin comme Pogacar, Van Aert, Alaphilippe, Van der Poel et maintenant Evenepoel. Le Tour de France en juillet dernier a été étourdissant grâce aussi à cette façon de courir, à voir Pogacar se battre à tout moment pour tenter de faire basculer Vingegaard.

Vous évoquez les largesses que le Tour de France peut s'offrir, c'est pour cette raison que vous en avez fini avec la dualité entre les Pyrénées et les Alpes qui rythmaient le plus souvent le parcours ?
Tout part de la géographie de la France. Les Alpes et les Pyrénées sont incontournables et le resteront. En revanche, et je vais reprendre une expression de Jean-Marie (Leblanc), il y a d'autres terrains « sportivement probants », dans le Massif central, dans le Jura, dans les Vosges, le Morvan. Et ce n'est pas parce qu'à l'ouest d'une diagonale entre le Pays basque et l'Alsace il n'y a pas de montagne qu'on ne va pas y rechercher une cote dans le Massif armoricain.
Il y a surtout la volonté de garder la force des monuments du Tour, avec des arrivées au Galibier, au Tourmalet, à l'Isoard et l'année prochaine au puy de Dôme et en même temps faire aussi en 2023 le Col de la Lose et le Grand Colombier après avoir mis en avant la Planche des Belles Filles depuis dix ans. On ne veut rien de cadenasser car nous devons offrir des terrains d'expression un peu partout à cette nouvelle génération, et pas seulement dans les Alpes ou les Pyrénées.


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Gaudu : « Un Tour pour purs grimpeurs »

Ce Tour 2023 va être catalogué comme un Tour pour grimpeurs avec une portion congrue de contre-la-montre.
Le Tour est toujours fait pour les grimpeurs. Mais la période a changé, nous n'avons plus comme à l'époque de Bahamontès et Anquetil, de purs grimpeurs et de purs rouleurs qui compensaient leur retard sur leur terrain de prédilection. On n'a plus cette différence entre vrais spécialistes, même si je souhaiterais la retrouver parfois.

Le Tour de France femmes pour sa première édition, cette année, avait ouvert la voie dans les Vosges qui va clôturer en 2023 celui des hommes, la veille de l'arrivée à Paris.
La question avec Marion Rousse n'a pas été de créer seulement un Tour de France femmes mais de créer une épreuve pérenne. Pour bien le montrer, on l'a installée dans les pas d'une épreuve pérenne qui s'appelle le Tour, c'est pour ça qu'aujourd'hui dans mon esprit, il y a le Tour dans sa version masculine et dans sa version féminine.
Donc si on est allés dans les Vosges sur le Tour femmes cette année c'est parce que le Ballon d'Alsace a été en 1905 le premier sommet emblématique dans l'histoire du Tour et si elles vont dans les Pyrénées en 2023 c'est aussi parce que c'est là que le Tour s'est réinventé en 1910 pour sa 8e édition en abordant pour la première fois un grand massif.


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Le Tour de France est-il compliqué à dessiner ?
Non, c'est enthousiasmant car le Tour doit parler à tout le monde. C'est le seul événement sportif qui s'adresse aussi aux gens qui ne s'intéresse pas au sport. »