Christophe Hutteau « l’agent, un chef d’orchestre »

Christophe Hutteau

Ce mercato d’hiver pour l’instant, vous le trouvez plus calme que d’habitude ?

C’est calme, à l’instar de ce qu’il se passe pendant toutes les périodes de transferts hivernales. Je n’ai pas encore les chiffres, qu’on obtient qu’après la fin du mercato mais je serai surpris qu’ils soient supérieurs aux années précédentes. Il n’y a pas d’inquiétude, tout va se dessiner dans la dernière semaine, au dernier moment. En amont les clubs déterminent leurs besoins  et espèrent tous Ronaldo et Messi mais, au final, ils n’ont pas les moyens et se rabattent sur d’autres dossiers. Les très bons joueurs ne bougent pas au mercato d’hiver sauf si un club y met vraiment le prix.

Les chiffres ne devraient rien présenter d’extraordinaire, pas plus en premier League qu’ailleurs. Les membres du Big Five ne sont pas vraiment passés à l’action. Or, on peut imaginer qu’ils vont acheter au moins un joueur ce qui va créer une économie là où ces fonds seront dépensés.

Je n’ai pas l’impression que ce soit plus actif que l’an dernier à la même époque et hormis en Angleterre, la situation économique reste compliquée : il faut vendre avant de penser à acheter.  

Une période de transfert, en hiver, est-ce une bonne chose ?

Oui. Bon nombre d’entraineurs et de président se plaignent lorsque ils sont la cible d’acheteurs. Ils oublient qu’ils sont les premiers à s’en servir quand un joueur est en situation d’échec (Aulas et le dossier Beauvue l’illustrent bien, ndlr). Le mercato doit persister car il peut être une porte de sortie pour des joueurs en situation d’échec.

La durée est peut-être à revoir car elle est déstabilisante pour les clubs, les joueurs et les agents. Il faut peut-être réduire la fenêtre de tir car le marché hivernal reste un marché correctif. Avec une bonne préparation en amont, deux semaines pourraient suffire. 

Ne peut-on pas imaginer un système calqué sur le modèle de l’entreprise avec des mutations à n’importe quelle période de l’année et des préavis ?

Ca me paraît impossible car l’économie des clubs reposent sur les actifs joueurs. Si demain les joueurs ont la possibilité, nonobstant un préavis, d’accepter une offre plus intéressante ailleurs à tout moment, cela va déréguler totalement le système et créer un marché totalement instable. Les clubs se plaignent déjà du manque d’attachement au maillot des joueurs alors imaginez si demain on pouvait mettre fin même avec préavis n’importe quand à son contrat… 

On a toujours le fantasme que l’agent est sous l’eau en cette période de mercato, sous entendu il y a moins d’activité le reste du temps. Qu’en est-il vraiment ? 

Croire qu’un agent ne travaille que pendant période de mercato, c’est un fantasme. Si certains travaillent beaucoup pendant cette période et pas le reste du temps, c’est qu’ils travaillent mal : un mercato se prépare en amont.

On sait tous, car on est en lien direct avec les clubs, quels sont leurs profils prioritaires. Vous appelez Bordeaux dès octobre, vous savez qu’ils cherchent un défenseur par exemple donc il vous reste plus de deux mois pour vous préparer, présenter des joueurs, aller superviser pour le club etc. Le joueur est un investissement donc vous devez le sécuriser en amont pour ne pas faire prendre un risque inconsidéré au club et au joueur car on peut aussi se tromper sur le casting. Il est important de rencontrer le président, l’entraineur dont les avis peuvent diverger et qu’ils parlent au joueur. 

C’est un gros travail de discussions et d’analyse en amont qui a lieu à 90% hors de la période de transferts. Le mercato sert essentiellement à la signature des contrats préparés auparavant. Après, bien sur, il se peut qu’à l’ouverture du marché, à cause d’un blessé ou d’une longue suspension, vous ayez une urgence à traiter. Là votre charge de travail augmente !

Vous avez une cinquantaine de joueurs sous contrat, n’est-ce pas un peu trop pour offrir le meilleur service à chacun ?

J’ai deux secrétaires à plein temps qui m’aident pour la partie administrative (assurance, rédaction des contrats…). Je valide ou non par la suite les papiers. Je m’appuie aussi sur mon collaborateur qui est sur le terrain, Christian Larièpe ancien directeur sportif du FC Nantes et ancien directeur de plusieurs centres de formation dont l’OM. Les joueurs le rencontrent plus souvent que moi. 

Je m’appuie aussi sur un réseau de compétences, des collaborateurs réguliers en fonction de l’expertise requise : avocats, agents d’image si un contrat est plus pointu ou un joueur plus médiatique etc. L’agent est le chef d’orchestre. On fait appel à des spécialistes de chaque domaine : assurance, droit, gestion de patrimoine etc. Nous avons aussi un collaborateur sur les questions de gestion d’image, incontournables dans le football professionnel.

Je me contente de dire aux joueurs, « ne prenez aucun risque », utilisez des organismes qui ont pignon sur rue.

Etes-vous spécialisé sur un marché, sur un certain produit comme le voudrait la logique économique ?

Je suis agent depuis 2004. Par la force des choses, peut-être par connaissance, professionnalisme et chance, je me suis spécialisé sur la détection de talents évoluant dans les ligues inférieures (CFA, National…), qui n’ont souvent pas été conservés par leurs clubs. Le plus bel exemple est Valbuena  que j’ai accompagné pendant neuf ans ou Charles Kaboré, qui ont tous les deux signés à l’OM notamment. Plus récemment, j’ai fait signer son premier contrat à Andy Delort, avec l’AC Ajaccio.

Avec ces succès, j’ai l’image du dénicheur de talents. Les parents, les jeunes m’appellent du coup pour que je m’occupe d’eux . Je n’accepte pas tous les dossiers. Je continue à aller voir des matches de CFA, de National par passion.

Ensuite, je me suis aussi spécialisé dans les pays de l’Est. J’ai eu la chance d’être agent de Serguei Semak lorsqu’il est arrivé au PSG en provenance du CSKA Moscou. Il est resté un an, puis est reparti en Russie, mais on a conservé des liens d’amitié. Il faut de l’affect dans ce métier car sinon il est difficile de défendre au mieux leurs intérêts. Je peux aussi m’appuyer sur Christian Larièpe, mon collaborateur, qui connait bien, entre autre la Russie, pour avoir été le responsable de l’Académie du Dinamo Moscou durant deux ans. Lui et moi avons tissé des liens et nous pouvons aujourd’hui nous appuyer sur un solide tissu relationnel dans les pays de l’ex bloc soviétique.

Comment êtes-vous rémunéré ?

Je suis rémunéré via un contrat de médiation selon les règles de la FFF avec une commission de 10% maximum comme la législation l’impose. C’est une rémunération annuelle brute avec des contrats tripartites : je suis payé directement par le club qui déclare mes revenus en avantage dans la rémunération du joueur.

L’argent est important, mais il doit être une conséquence et non un but. C’est ma philosophie. Si l’argent est un but, rapidement tu risques d’agir au détriment du joueur. Je veux m’inscrire dans la durée. Un joueur reste si il est content du service offert.

Pourriez-vous m’expliquer à l’aide d’un exemple comment un club estime la valeur d’un joueur ? L’inflation récente des prix répond-t-elle à une certaine logique économique ? 

La valeur s’estime sur les spécificités du joueur : la rareté de son profil, son âge, sa capacité d’adaptation et la durée de son contrat notamment.

Je vais prendre l’exemple d’un joueur que je gère : Andrei Panyukov, un jeune attaquant russe de 21 ans, international espoir. Il évoluait l’an dernier en division un lituanienne avec Atlantas où il a mis vingt buts en dix huit matches. Je l’ai proposé à des clubs de Ligue 1 cet été mais ils ont préféré signer des joueurs expérimentés, au potentiel moindre mais opérationnels de suite.

En Ligue 2, l’AC Ajaccio cherchait un joueur de ce profil. J’étais prêt, je les ai rencontré avec des montages vidéos réalisés par des prestataires, des statistiques etc. Ajaccio m’a demandé un prêt gratuit car ils n’avaient pas d’argent. Atlantas a accepté idée du prêt gratuit avec une option d’achat inférieure à deux millions d’euros. Andrei commence à s’acclimater, en est à quatre buts en dix matches alors qu’il n’a pas coûté un centime et que son salaire est inférieur à dix mille euros par mois.

Si il termine avec entre huit et dix buts cette saison, sa cote sera supérieure à l’option d’achat. C’est un produit rare qui aura passé, en plus, une année à s’adapter. L’AC Ajaccio devrait lever l’option d’achat en cas de promesse de rachat assuré d’une plus value derrière. C’est tout bénéfice aussi pour le joueur dont la rémunération va être multipliée par trois ou quatre et donc pour l’agent dont la commission sera aussi multipliée !

La tierce propriété (TPO) et l’arrivée d’investisseurs privés dans le football, est-ce une bonne chose pour vous ?

D’un point de vue humain, je trouve totalement anormal qu’on puisse signer un joueur comme ce qui se pratique dans l’équitation : on peut être propriétaire d’une oreille, un bras…C’est quelque chose qui me heurte. D’un point de vue économique, cela est possible même si la FIFA continue d’y faire obstacle. Je pense que Bruxelles, qui est saisi du dossier, va annuler l’interdiction dans une logique de dérégulation. Mais c’est la porte ouverte à beaucoup d’abus, de suspicions, dans un monde du football qui n’a pas besoin de ça. 

Pourquoi la France résiste-t-elle à la dérégulation des agents entérinée par la FIFA ?

Je n’ai pas de réponse à cette question mais c’est une bonne chose. Notre métier est un vrai métier. On paye des impôts, on  a des salariés et il me semble anormal qu’on puisse être mis en concurrence déloyale avec des gens qui peuvent se proclamer agent du jour au lendemain ! Le contrôle quasi permanent n’est pas un gage suffisant mais, même si je prêche pour ma paroisse, je suis pour tout ce qui va dans le sens de la protection des joueurs contre la manipulation ou les agressions extérieures.

Ces contraintes en France sont une bonne chose si elles permettent d’éradiquer les malfaisants, les vendeurs de poudre de perlimpinpin ! Rien n’empêche ensuite un quidam français d’aller faire des affaires à l’étranger mais je trouve important qu’on fixe des règles en France et qu’elles soient respectées. J’invite d’ailleurs l’ensemble des présidents à respecter les règles que nous respectons ! 

Le salaire de Gourcuff dévoilé par le Parisien, fait état de nombreuses primes et d’un fixe moins élevé. Est-ce une pratique courante dans ces proportions ?  

Le contrat de Gourcuff n’a rien d’innovant. Cela se pratique depuis quelques années. Si je réagis en tant qu’entrepreneur plutôt que salarié, je trouve cela normal. Le salarié gagne beaucoup d’argent si les résultats et donc les rentrées financières sont importantes. Si le footballeur n’est pas performant, qu’il perçoive moins me semble logique et inéluctable. Ce n’est pas un souci pour les agents. Nous pouvons prévoir dès le départ d’être commissionnés sur des primes individuelles.

Après le Barça, le Real et l’Atletico sont interdits de transferts pour les deux prochains mercato, qu’est-ce que cela implique ?

Suite à cette décision, les clubs vont faire appel. Mais, dans le même temps, devant la menace de la jurisprudence barcelonaise, ils vont tout faire pour anticiper (on annonce d’ailleurs une grosse offre du Real pour Cavani, ndlr). On était tous surpris que Barcelone se soit fait épingler. Je ne suis pas optimiste pour les deux autres. La FIFA ne va pas reculer. 

Ils ont probablement été imprudents. En France les clubs sont très vigilants sur le fait de ne pas recruter de mineurs. On peut le faire dans certains cas de figure uniquement. Peut-être se sont-ils crus intouchables. 

Comment expliquez-vous, que Mathieu Valbuena,  cadre de l’équipe de France n’ait jamais réussi à intégrer un très grand club ?

Je n’ai pas d’explication malheureusement. Je pense, avec le recul, que c’est avant tout lié à son problème de taille et l’interrogation qu’il suscite auprès des coaches par rapport à un engagement physique total requis en Premier League ou en Bundesliga. Le problème est essentiellement là car, pour le reste, ses performances et sa régularité attestent de son potentiel. J’ai toujours trouvé injuste qu’il n’intègre pas le top 10 en Ligue des Champions auquel il aspirait. Maintenant, c’est la raison pour laquelle il a rejoint Jean-Pierre Bernès, celui qui est présenté comme l’Agent numéro 1 en France, et je constate que ce Monsieur, très influent, n’a pas fait mieux que moi puisqu’il a signé en Russie puis est revenu en France, non pas au PSG mais à Lyon.

Sur l’affaire de la sextape, pensez-vous que le soldat Valbuena ne soit pas assez défendu par rapport au soldat Benzema ?

Je ne peux pas répondre à cette question car dans le cadre des accords de rupture que nous avons signé, il existe une clause de confidentialité et un pacte de non-agression commun. Vous comprendrez dès lors que je ne peux pas m’exprimer sur ce type de sujet sans que cela soit polémique ou interprété.

 

 

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