Chronique de Philipp Lahm : « La Coupe du monde n'a pas sa place au Qatar »

(Reuters et Alain Mounic/L'Equipe)

Ancien capitaine du Bayern et champion du monde en 2014 avec l'Allemagne, Philipp Lahm pose régulièrement son regard sur l'actualité internationale dans des chroniques dont « L'Équipe » est partenaire. Désormais directeur de l'Euro 2024, il évoque ici l'erreur d'avoir confié au Qatar l'organisation de la Coupe du monde 2022, qui commence dimanche.

« En tant que directeur du tournoi de l'Euro 2024, je rencontre actuellement de nombreuses personnes issues de l'immense base du football allemand. Ce sont des enfants en maillot avec lesquels je prends des selfies, des entraîneurs de jeunes qui enseignent les règles à leurs joueurs, des présidents de petits clubs qui sont bénévoles depuis des décennies. Ils aiment tous la légèreté du football, connaissent son pouvoir éducatif, apprécient son importance pour notre communauté.

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Mais lorsque la conversation porte sur le Qatar, le ton devient grave. Beaucoup envisagent de zapper volontairement une Coupe du monde pour la première fois de leur vie. Autrefois, une Coupe du monde était une fête populaire, pour les enfants une sorte d'initiation au football pour la vie. Aujourd'hui, certains clubs amateurs pensent à laisser les tables à bière et l'écran à la cave.

Ce qui me fait comprendre une fois de plus une chose : donner la Coupe du monde au Qatar était une erreur. Elle n'a pas sa place là-bas.

Même la procédure de la FIFA était problématique. Il était inhabituel que deux tournois soient attribués simultanément pour la première fois. Le Qatar et la Russie ont remporté l'appel d'offres, alors que la concurrence était plus forte. Le calendrier des matches au Qatar a dû être reporté de l'été à l'hiver. La chaleur du désert n'avait pas été prise en compte dans un premier temps.

D'autres raisons ont dû être déterminantes en décembre 2010. La quasi-totalité des vingt-quatre élus de la FIFA ont ensuite été écartés, sanctionnés ou poursuivis en justice ; deux avaient déjà été suspendus avant l'élection. Avec le Qatar, la FIFA a porté atteinte au football, y compris à sa crédibilité en tant qu'organisation occidentale et institution internationale.

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Autre leçon du Qatar : à l'avenir, les droits de l'homme doivent devenir un critère indispensable lors des grands événements sportifs. En réponse aux critiques des supporters et aux enquêtes des médias, le Qatar a certes fait des progrès en ratifiant certains accords de droit international et en introduisant le salaire minimum. Mais les homosexuels sont toujours criminalisés, les femmes n'ont pas les mêmes droits que les hommes, la liberté de la presse et la liberté d'expression sont restreintes.

Et les conditions des travailleurs migrants, grâce auxquels la Coupe du monde est possible, ont été dévastatrices. Leurs décès ont été acceptés et n'ont pas fait l'objet d'une enquête, leurs familles ne sont pas indemnisées de manière adéquate. C'est ce que disent les experts en droits de l'homme de la Fondation Friedrich Naumann. Le Qatar lui-même a reconnu des abus.

Selon Forbes, la Coupe du monde coûtera au moins 150 milliards de dollars, soit environ dix fois plus que la Coupe du monde en Russie en 2018, la plus chère à ce jour. Or, dans un pays de la taille du Kosovo et comptant moins d'habitants que Berlin, on trouve huit stades ultramodernes et climatisés. Il n'y a pas de culture de supporters qui pourrait en profiter. Souvent, moins d'un millier de spectateurs viennent assister aux matches de la ligue professionnelle qatarienne. Le football n'est pas un sport amateur populaire au Qatar, et les filles n'ont pratiquement aucune possibilité de jouer. Cela se comprend aussi comme le manque de durabilité d'un tournoi de football.

Pourtant, l'approche consistant à organiser une Coupe du monde dans une nouvelle région est la bonne. En 2010, elle s'est tenue pour la première fois en Afrique. Avant cela, je m'étais rendu en Afrique du Sud, encore joueur à l'époque, pour apprendre à connaître le pays hôte et les circonstances dans lesquelles j'allais jouer. Une Coupe du monde aurait également pu apporter une contribution positive à la culture du football au Moyen-Orient, car certains pays y ont des traditions footballistiques.

Si l'on parle du monde arabophone, cela concerne le Maroc et l'Algérie. L'Allemagne a joué contre le Maroc lors de la Coupe du monde 1970, elle a perdu contre l'Algérie lors de la Coupe du monde 1982. Avant de remporter le titre en 2014, nous avons dû aller en prolongation contre l'Algérie en huitième de finale, le match à Porto Alegre ressemblait à un match à l'extérieur, tant les supporters algériens avaient fait le déplacement.

Le Qatar ne s'est jamais qualifié pour une Coupe du monde. Pourtant, ce petit pays a remporté la candidature dès la première tentative. Cette année, de nombreux supporters du monde entier devront faire escale dans les pays voisins pour se rendre aux matches et en revenir. Dans les stades, il y aura des influenceurs rémunérés qui créeront de l'ambiance et s'occuperont des relations publiques sur les réseaux sociaux.

Cette atmosphère ne m'intéresse pas en tant que fan de football. Je n'aurais pris l'avion pour le Qatar que si mon travail de directeur de tournoi l'exigeait. Comme ce n'est pas le cas, je reste à la maison.

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Dans certains pays, on a demandé aux équipes de boycotter le tournoi. C'est à chacun de décider pour lui-même. Je pense que c'est une bonne chose que l'Allemagne participe au tournoi et je serais également heureux si nous devenions champions du monde. Le Qatar est un partenaire économique et un fournisseur d'énergie de l'Occident, l'Allemagne entretient des relations diplomatiques avec le Qatar, et la décision remonte à douze ans.

Chacun doit se demander s'il regarde les matches à la télévision. Je le ferai, l'équipe nationale allemande est importante. L'Euro 2024 en Allemagne dépend de ses performances. Pour que le tournoi soit un succès, l'équipe doit être plus performante au Qatar que lors des deux précédents tournois.

Pour la finale à Doha, j'allumerai aussi la télévision. En principe, une Coupe du monde est un grand événement. Sur le plan sportif, un tournoi de nations est plus imprévisible, avec plus d'équipes ayant une chance de remporter le titre que dans la Ligue des champions. Les conditions au Qatar, en particulier, pourraient favoriser les surprises. Le rythme est différent, la Coupe du monde a lieu au milieu de la saison, les équipes n'ont presque pas de préparation.

Il est possible que l'Amérique du Sud fasse un retour en force. Peut-être qu'un pays africain battra une grande nation de football, ou qu'un petit pays européen se hissera en finale, comme la Croatie en 2018. Et Lionel Messi et Cristiano Ronaldo prendront leur retraite de la scène mondiale. Une nouvelle étoile pourrait naître.

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Il n'est pas forcément contradictoire de trouver le contexte politique de la Coupe du monde discutable et de faire la fête. Ce n'est pas une trahison de nos valeurs que de rencontrer des amis autour d'une bière et de parler bruyamment de football, de ceci et de cela. Une autre question est de savoir si cette Coupe du monde sera exceptionnelle. C'est l'hiver ici et les droits de l'homme ne sont pas non négociables dans le pays hôte.

Mais c'est un besoin humain de se rassembler. Une Coupe du monde est aussi une expérience communautaire entre personnes partageant les mêmes idées. Dans les circonstances particulières dans lesquelles se trouve l'Europe, elle peut renforcer la solidarité et la résilience. »