Cyclisme - Chronique - Chronique de Pierre Adrian: Mes anges gardiens

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Pierre Adrian est écrivain. Dernier ouvrage paru : « Les bons garçons », aux éditions des équateurs. Deux fois par mois, il publie une chronique dans les pages du magazine L'Équipe.

Je me souviens de tout. En l'air, j'ai même eu le temps d'apercevoir un morceau de ciel bleu et tout là-haut les branches d'un pin parasol. C'était encore l'été. Un été en suspens. J'avais senti la chaleur de la carrosserie contre mes jambes et j'attendais désormais le deuxième impact. J'ai eu le temps d'y penser au-dessus de la voiture, comme quoi les pensées vont vite elles aussi. Il me restait quelques fractions de seconde pour goûter encore à l'été et espérer ne pas tomber trop mal. Ce fut l'épaule puis la tête, dans la poussière d'un trottoir de la périphérie romaine. Deux temps : l'épaule gauche puis le casque. Les cris des passants sont venus après.

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Donc, nous voilà à terre. Mon beau vélo si loin de moi. La semaine commençait à peine. J'avais des projets, des idées. Écrire mon roman. Aller au stade jeudi soir. Partir pour le week-end à Turin... Sur l'agenda demeurent ces rendez-vous où je n'irai pas. La conductrice qui m'a renversé tournait en rond. Je ne lui en veux même pas. Je voudrais oublier son nom alors que je ne saurai jamais celui de la femme qui m'a tenu la main en attendant l'ambulance embourbée dans le trafic. Cette inconnue, qu'elle soit bénie. Elle m'a réconforté lorsque ma tête tournait. « Ne t'endors pas, reste avec elle », me suis-je dit. Les sirènes des voitures d'urgence hurlent toujours pour les autres mais celles-là devaient s'arrêter à mes pieds.

Vous l'avez vu, mon saut ? J'espère au moins qu'il était beau
C'est bizarre, la vie vue du sol. Un policier a déposé mon vélo contre un panneau et j'ai pensé très fort à mes champions, aux coureurs que j'aime, qui tombent et se relèvent, à ceux que j'avais interrogés pour le journal : Domenico Pozzovivo (bras broyé), Ian Boswell et Romain Bardet (traumatismes crâniens). Ce qu'ils avaient vécu, je pouvais le vivre. À eux aussi on a découpé le maillot aux ciseaux. « Vous l'avez vu, mon saut ? », ai-je demandé aux femmes qui m'entouraient. Elles attendaient leur autobus mais elles ont vu un cycliste propulsé dans l'air tiède. Elles ont acquiescé et pour détendre leur visage de mères inquiètes j'ai répondu : « J'espère au moins qu'il était beau. » Nous avons souri ensemble.

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Aux urgences, sur mon brancard, j'ai songé aux coureurs pour lesquels le Tour de France s'arrête dans un hôpital de province. Abandonnés par le peloton, ils attendent le résultat d'un scanner, une opération. Un téléphone sonnait dans le vide. Les machines bipaient et dans les chambres, des gens criaient à l'aide. Un Chinois mordu par un pitbull gémira toute la nuit.

Cette histoire arrive tous les jours et j'ai la chance de pouvoir la raconter ici. Pas de sensiblerie, c'est d'une banalité... Elle dit seulement que nous autres cyclistes sommes des êtres de porcelaine. Il n'y a rien à faire contre les voitures sinon parier sur leur prudence. Mais dans mon malheur, j'ai vu les maillots de couleur des champions qui veillaient sur moi. Ils étaient mes anges gardiens, ma consolation.

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