Cyclisme - Chronique - Chronique de Pierre Adrian : le cas Evenepoel

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Pierre Adrian est écrivain. Ce samedi, dans sa chronique publiée dans le magazine L'Equipe, il évoque le profil de Remco Evenepoel, de retour dans le peloton après sa grave chute dans le Tour de Lombardie en août dernier.

En sport comme ailleurs, il n'y a rien de pire que l'indifférence. L'indifférence est un déguisement de la lâcheté, elle est aussi une paresse morale et Gramsci allait jusqu'à la traiter de parasitisme puisque vivre, disait-il, c'est résister. Ainsi, je crois qu'il vaut mieux être aimé ou détesté plutôt que susciter l'indifférence, et nous faisons donc honneur à Remco Evenepoel en disant que nous n'aimons pas ce coureur. Je dis « nous » parce que tous les amis avec lesquels je parle de cyclisme au téléphone, par textos, au café désormais, tous partagent le même avis.

À l'heure où j'écris ces lignes, le Giro s'aventure à peine au-dessus des 2 000 m, et il reste un contre-la-montre, ce dimanche à Milan, que gagnera Filippo Ganna. En surrégime, Evenepoel se sera sans doute retiré de la course ou mis en retrait du général (victime d'une chute, il a abandonné le Giro mercredi). Ce qui pose aussi la question sur la manière dont on abîme l'organisme des jeunes coureurs en les responsabilisant beaucoup trop tôt. Mais on peut s'entraîner cent jours par an aux Canaries, il faut être Colombien pour vivre vite aussi haut. Et c'est déjà un miracle de voir le Belge à ce niveau après sa chute au Tour de Lombardie en août 2020.

Ce qui nous dérange chez Evenepoel, je crois, c'est l'impression de se trouver devant un coureur fabriqué, un phénomène étudié en laboratoire qu'on dépose sur un Grand Tour, sevré de compétitions, simplement parce que ses données sont excellentes. Remco Evenepoel : même ses nom-prénom ressemblent à une fabrication chimique, une boisson énergétique. Il est un produit compétitif, une machine performante, une statistique, une sorte de Erling Haaland de la bicyclette.

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Quand je vois courir Evenepoel, j'ai l'impression de lire des chiffres. Si les watts avaient un visage, ce serait le sien, poupin mais sans âge, qu'on devine à peine derrière son masque de motoneige. Evenepoel m'évoque déjà un cyclisme où l'on signe des contrats aussi longs qu'en football, où l'on spécule sur les talents, où Jorge Mendes et Mino Raiola, qui sait, s'affairent au pied des bus. J'ai peur des champions sans histoire, je crains la fadeur dans l'exploit.

La victoire annoncée de Bernal est résolument moderne, façonnée par les machines à rouler Ineos, mais elle est aussi l'héritage du cyclisme d'avant. Et puis il y a ce corps parfait, cette allure féline, ce visage aiguisé qui en font l'héritier physique de Coppi, Ocaña, Pantani. Pour battre Evenepoel, le Colombien est d'abord allé chercher les conditions de course qui démentent toute statistique, les chemins de pierres de Toscane, comme Nibali et Fuglsang avaient fait preuve de roublardise pour le piéger dans une descente du Lombardie. Cette chute nous avait mis mal à l'aise parce qu'elle était aussi la responsabilité des plus vieux. À l'image de Pogacar, Evenepoel nous bouscule ; ces deux-là nous vieillissent. Nous n'aimons pas Remco Evenepoel, au fond, parce que nous ne resterons jamais indifférents à son talent.