Cyclisme - La chronique de Pierre Adrian : « le sourire de Jeff »

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Pierre Adrian est écrivain. Dernier ouvrage paru : « Les bons garçons », aux éditions des équateurs. Deux fois par mois, il publie une chronique dans les pages du magazine L'Équipe.

Nous roulions autour du circuit, à la fraîche. Bertrand s'est retourné vers Jeff et m'a dit : « Tu sais ce que je pense de Pinot... Mon pote Jeff, tu vois le gros derrière, tu le mets dans le peloton des pros avec un vélo électrique et bah il frotte mieux que Pinot. » Bertrand s'était toujours méfié de Thibaut Pinot et quand il s'agissait de comparer, il regardait Jeff. À Longchamp, Jeff était l'étalon. Philippe parlait de lui comme de l'ancien prodige devenu obèse. C'était un peu radical mais il fallait bien reconnaître que Jeff était d'abord un ventre, une boule compacte qui tenait entre le cadre et le cintre. Son maillot était posé là-dessus comme une seconde peau. Alors on avait bien du mal à imaginer que Jeff, la soixantaine, avait été un coureur de première catégorie, un grand, redouté sur les courses picardes et franciliennes. Il en était fier mais ne se vantait jamais. Jeff était humble. Sa seule concession à la modestie était de clamer haut et fort qu'il avait gagné tous ses bouquets proprement. Qu'il n'avait jamais touché aux produits, lui. Jeff était un pur au sourire gercé. Dans la crèche de Longchamp, il était un de mes santons préférés.

Sur le circuit, je reconnaissais son rire dans le peloton. Jeff riait à ses propres blagues qui étaient souvent lourdes. Un jour où je revenais d'un gros coup de fatigue, des semaines d'abattement, Jeff m'avait prodigué des conseils. Il touchait aux médecines naturelles et connaissait les sorciers du cyclisme, les kinés aux mains d'or, les apothicaires de critérium. Une dizaine de tours de Longchamp m'apprirent plus que n'importe quelle littérature scientifique. Jeff était pédagogue et me parlait comme un père. Il lisait mes chroniques dans L'Équipe et m'encourageait. Plusieurs fois, il m'a dit : « C'est bien ce que t'écris. » Ça me touchait.

À Longchamp, Jeff connaissait du monde. Je devinais sa silhouette sur le parking, au loin, alors qu'il papotait avec un vieil entraîneur de l'école de cyclisme. Il se tenait comme dans les photos d'antan et comme maintenant. La posture du coursier à l'arrêt : la jambe au sol, tendue, l'autre à mi-hauteur, le coude posé nonchalamment sur la selle. Jeff faisait partie de ces visages qu'on ne connaît qu'avec des lunettes noires et un casque vissé sur le crâne. Avec lui, l'aprèm à Longchamp vrillait en salon de thé. La dernière fois qu'on s'est vus, on a parlé d'Italie, du savoir-faire des mécanos là-bas. Il savait le nom de certains artisans, des Léonard de Vinci de la bicyclette qu'on enterra avec leurs secrets. On a parlé de la pandémie aussi, comme tout le monde. Elle a fini par l'emporter avant la fin de l'été. À Longchamp, la rentrée des pelotons se fera sans Jeff. Son rire ne résonnera plus sur le circuit. Ses blagues étaient de bas étage mais il était homme et coursier de première catégorie.

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