Cyclisme - Paris-Roubaix - Comment Boonen a poussé Hushovd à la faute en 2009

L'Equipe.fr
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En 2009, Tom Boonen gagnait en solo son troisième Paris-Roubaix après la chute de Thor Hushovd dans le final. Une tactique - et une photo légendaire - préparées dès la reconnaissance quelques jours auparavant.

Paris-Roubaix 2009, Carrefour de l'Arbre. Juste à l'endroit où le secteur pavé numéro 4 tourne à angle droit vers la gauche. Après, c'est le faux plat montant jusqu'au restaurant. Celui qui survit à l'Arbre, ici après 243 kilomètres de course dont une cinquantaine de pavés, peut envisager de terminer Paris-Roubaix, sinon le gagner. Il lui restera à peine plus d'une quinzaine de kilomètres avant le Vélodrome.

Dans le final, le Belge Tom Boonen, au premier plan de la photo, s'est affranchi de la traditionnelle stratégie d'équipe de la Quickstep qui aligne au départ plusieurs vainqueurs possibles avant de compter les survivants à la fin de la bataille. Boonen remet les gaz pour se délester de Thor Hushovd, qui s'accroche à sa roue. Puis d'un coup de rein, il lance dans le virage en équerre son Specialized conçu pour emmener sa carcasse, 1,92 m, 84 kg. C'est le vélo qui a déjà gagné l'année d'avant et il n'y a pas touché depuis. Il l'a enfourché quelques kilomètres plus tôt, pour finir la course.

Un scénario imaginé lors de la reconnaissance
Hushovd le suit mais se loupe. Accroche-t-il une bannière, un vêtement ? Pas de réponse définitive le lendemain dans L'Équipe, qui consacre une demi-page au « Soleil d'Hushovd ». Une chute sans dommage qui n'empêchera pas le Norvégien finir troisième au Vélodrome, à 1'17'' de Boonen. « Je n'allais pas trop vite, raconte-t-il, inconsolable. Mais ma roue avant a glissé, je n'ai rien pu faire... Sans cette stupide chute, je serais allé avec Boonen jusqu'au vélodrome. On se serait fait un petit sprint à deux. Je ne sais pas si j'aurais gagné, mais là je sais pourquoi j'ai perdu.»

Boonen, lui, soulève son troisième pavé offert au vainqueur, après ceux de 2005 et 2008. La chute d'Hushovd, il l'a découverte sur cette photo de Bernard Papon. « Je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir, raconte-t-il. Je venais juste de réagir à son attaque, j'ai entendu un bruit derrière moi, mais à cet endroit-là, il n'est pas question de se retourner, il y a trop de monde et on regarde droit devant soi. Au bout d'un moment, j'ai jeté un coup d'oeil derrière et je n'ai plus vu personne. »

Ce que ne dit pas Boonen, c'est qu'il a certainement appliqué un scénario imaginé le jeudi précédant l'épreuve, lors de la traditionnelle reconnaissance. Marc Meilleur, ancien coureur et pilote moto pour les photographes de L'Équipe, se souvient de la façon dont les Quick Step avaient repéré ce passage. « Lors de la ''reco'', raconte Meilleur, je vois Boonen passer ce virage à bloc, plusieurs fois de suite, en prenant soin de respecter la même trajectoire à chaque fois. Il a dû se dire : s'il y a un mec derrière moi, il risque de chuter et je vais m'en débarrasser. » Meilleur et Papon sont prévenus. Le dimanche, après le virage, la moto prend 50 m d'avance et reste un temps en surplace. Papon, retourné, est accroché à son pilote en serrant les genoux. Boonen surgit, Meilleur redémarre lentement : « Hushovd, lui, ne voit pas deux mètres devant ». Quand le Norvégien surgit dans le cadre derrière Boonen, le photographe déclenche en rafale. Le point est sur celui qui tombe, pas celui qui relance. « Il lui a fait un coup de cyclo-cross, analyse Meilleur. C'est l'art de pousser l'adversaire à la faute en l'emmenant là où tu veux... »

Boonen remportera un quatrième Paris-Roubaix en 2012. Consultant incisif pour la presse flamande, il a avoué récemment qu'il s'était préparé physiquement l'an dernier pour revenir dans le peloton, à 40 ans. La pandémie l'en a empêché. Devenu également pilote automobile, il rêve de prendre le départ un jour des 24 Heures du Mans.

Quant à Thor Hushovd, il deviendra champion du monde en 2010. À 43 ans, il vit aujourd'hui à Monaco, où on l'a vu récemment se livrer à un sport beaucoup moins dangereux : il jouait au padel avec Didier Deschamps.