Cyclisme - Poulidor - Raymond Poulidor : « J'aurais aimé que l'on me siffle plus souvent »

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Raymond Poulidor, décédé ce mercredi à l'âge de 83 ans, s'était longuement confié à « L'Équipe » en 2011. L'ancien champion évoquait notamment cette absence d'animosité du public à son égard. Ce qui, selon lui, a pu le desservir.Le 15 avril 2011, le jour des 75 ans de Raymond Poulidor, L'Équipe s'était rendu dans le fief du grand homme, à Saint-Léonard-de-Noblat. À l'hôtel-restaurant le Grand Saint-Léonard, on avait mis les petits plats dans les grands ce jour-là. À l'heure de l'apéritif, Henri, le frère aîné de Raymond Poulidor, était passé. Il avait séduit tout le monde par son air malicieux et sa gouaille paysanne, surtout au moment d'évoquer des souvenirs de jeunesse, où il fut beaucoup question de vélo, de courses amateurs gagnées et de primes empochées. Plus tard, Poupou avait soufflé ses bougies avant de nous consacrer un long entretien. Le voici, tel qu'il avait été publié dans nos colonnes.« Quel est le quotidien de Raymond Poulidor à soixante-quinze ans ?Mes journées sont bien remplies. Rien qu'avec les trois livres qui m'ont été consacrés depuis 2004, je pourrais être en séance de dédicaces tous les jours. En ce moment, je m'occupe un peu de mon parc, je taille les haies.Au sommet de votre gloire, vous avez reçu jusqu'à trois mille lettres par jour. Se passe-t-il désormais une journée sans que vous ne receviez rien ?Tous les jours, j'ai du courrier, quatre ou cinq lettres, et beaucoup en provenance d'Allemagne. Je ne sais pas pourquoi.Des demandes vous surprennent-elles parfois ?J'ai reçu le courrier d'une dame qui avait couché sur son testament la volonté de voir son cercueil tapissé de photos de Poulidor. C'est plus qu'émouvant, ça remue.Ça remue, dites-vous, comme les derniers mots que Jacques Anquetil vous a adressés avant de s'éteindre...C'est difficile de ne pas avoir les larmes aux yeux en y repensant, mais Jacques m'a téléphoné quelques jours avant sa mort (c'était le 18 novembre 1987) : "Tu te rends compte, t'as vraiment pas de chance, tu vas encore faire deuxième." Dans un reportage de Paris Match, il disait : "Je préfère vivre jusqu'à cinquante ans mais vivre pleinement." Devant la mort qui arrivait, il ne disait plus la même chose. Car la vie, c'est beau d'être vécue. Lorsque Anquetil a arrêté sa carrière, en 1969, il est devenu l'un de mes plus grands supporters. Un soir de Tour, il est venu dans ma chambre en me disant : "Tu m'as emmerdé sur la route, tu continues à m'emmerder, car ma fille Sophie a dit Poupou avant de dire papa, et elle veut une casquette de toi."En mai 1968, on peut lire ceci dans le Monde : "Une seule chose marche en France, c'est Poulidor." vous ne vous êtes jamais senti dépassé par votre notoriété ?On ne s'en rend pas compte sur le moment, parce qu'on est plongé dans son quotidien de coureur. Et d'une certaine façon, j'étais logé à meilleure enseigne que Merckx : une année (en 1974), il gagne un Giro et un Championnat du monde mais pas ses trois ou quatre classiques habituelles et les journaux ont titré :" Le déclin de Merckx".Vous avez tout de même été sifflé une fois : à l'arrivée du Tour 1963...Ça, personne ne me l'avait jamais fait remarquer... Et je suis content d'en dire deux mots : l'admiration du public ne m'a pas rendu service. J'aurais aimé que l'on me siffle plus souvent. En 1962, je prends le départ du Tour avec une main dans le plâtre, je gagne une grande étape de montagne, et j'entre dans la peau du grand favori en 1963. Ce Tour est le plus mauvais de ma carrière. Je déçois et le public me siffle. Piqué au vif, je vais voir Antonin Magne pour qu'il m'aligne au Grand Prix des Nations. Il manque de tomber à la renverse du fauteuil de son bureau : "Vous vous rendez compte, 100 km contre la montre ?" Et je gagne. Quelque chose comme quatre minutes infligées à Ferdinand Bracke, un spécialiste.Vous êtes-vous déjà levé un matin de course avec cette envie de bouffer les autres ?Jamais, jamais, jamais (il insiste sur chaque syllabe). Je n'étais pas un gagneur, je n'étais pas un tueur. Je vais vous dire pourquoi : j'étais fils de paysans, on travaillait la terre, une terre pauvre de la Creuse, une terre sans rapport, mais jamais on n'a été malheureux. On mangeait tous les jours de la viande, mais on n'avait jamais d'argent dans la poche. Du jour au lendemain, je suis passé professionnel et du jour au lendemain, j'ai tout eu. Qu'est-ce que vous voulez, je me laissais vivre ! Le soir, j'avais le mécano qui s'occupait de mon vélo, je mangeais bien, je dormais bien, j'avais une petite mensualité.Vous feignez une certaine naïveté de jeune paysan, mais vous avez tout de même négocié à la hausse votre premier contrat auprès de l'intransigeant Antonin Magne : 30 000 francs mensuels au lieu de 25 000...Bien sûr, car dans les courses régionales amateurs, le vainqueur touchait jusqu'à 100 000 francs. Antonin Magne rechignait à me payer autant que Bernard Gauthier (quadruple vainqueur de Bordeaux-Paris) ou René Privat (vainqueur d'un Milan-San Remo), mais j'ai dit à monsieur Magne : "25 000 ? C'est ce que je peux pratiquement gagner le dimanche en une prime."En négociant ce premier contrat, vous jetiez les bases d'une image qui ne vous a plus jamais quitté, celle de l'homme près de ses sous...N'est-ce pas de votre faute, à vous les journalistes, si l'on m'a présenté comme Poulidor, le gars près de ses sous...Mais vous n'êtes pas d'accord ?Je suis près de mes sous parce que je sais compter. Avant, il y avait dans les foires ce qu'on appelle les maquignons, ils traitaient avec une poignée de main. Lorsque le maquignon comptait sa liasse de billets, il ne comptait jamais le dernier billet : s'il devait en toucher dix, il s'arrêtait toujours à neuf, parce qu'il pouvait y en avoir onze. Comme eux, je connais la valeur de l'argent. On me présentait comme le radin du peloton mais j'ai eu des attitudes généreuses dont je ne parlais pas. Savez-vous qu'une année, j'ai salarié, de mes propres deniers, (André) Corbeau et (Robert) Alban ?Il se murmure que vous n'avez pas su vous créer de réseaux au sein du peloton pour cette réticence à sortir de l'argent...C'est une autre histoire, ça. Le budget de Mercier était de 50 millions anciens, pour les salaires et tout le reste. En fin d'année, si vous aviez dépensé plus que vous n'aviez gagné, ça ne valait pas le coup. Et puis, à quoi ça rime de payer une course pour gagner ?Antonin Magne a peut-être contribué à cette facette de votre personnage, car lui-même passait pour un pingre... On l'avait surnommé "Semelle de plomb" à cause de la matière inusable de ses chaussures. Lorsqu'il approchait avec le bruit caractéristique de ses pas, (André) Le Dissez gueulait dans les couloirs : "Attention, Semelle de plomb !" C'était sa façon de prévenir (Robert) Cazala et (René) Privat de cacher leur cigarette car, à l'époque, il n'était pas rare de voir fumer des coureurs. Comme monsieur Magne ne voulait pas dépenser d'argent en frais de transport, nous nous entassions dans sa 403, rebaptisée "l'autobus". On plaçait une bâche sur les valises en carton et les vélos par-dessus. Monsieur Magne ne remplissait jamais son réservoir d'essence et nous tombions souvent en panne. Il décrochait le premier vélo sur le toit et généralement c'était celui d'un néopro ou d'un coureur qui n'avait pas encore vécu la panne de carburant. Monsieur Magne avait un principe : il fallait se ravitailler uniquement dans les stations BP (l'équipe s'appelait Mercier-BP). Il m'a dit, quand je suis passé pro : "Vous savez, Monsieur Poulidor, la vie de coureur cycliste est belle, mais ne cherchez pas à gagner à tout prix. Lorsque vous arrêterez votre carrière cycliste, c'est là que votre vie va commencer." Ça m'est resté.On raconte qu'Antonin Magne avait usé d'un pendule sur vous pour en arriver à une étrange conclusion...À la fin de sa vie, il m'a fait cet aveu : "Je ne vous l'ai jamais dit pour ne pas atteindre votre moral, mais juillet était un mois très néfaste pour vous. Un Tour en juin, vous l'auriez gagné !" Monsieur Magne nous traitait par homéopathie. Le soir, il plaçait une vingtaine de fioles devant nous, il nous prenait la main et faisait tourner son pendule : s'il tournait dans un sens, c'était bon, dans l'autre, mauvais. Puis il mettait quelques gouttes sur un morceau de sucre. Il y avait aussi la fameuse eau blanche. Quand un coureur marchait, il avait droit à son bidon d'eau blanche. J'ai eu droit à mon eau blanche à Milan-San Remo, au Championnat de France (deux courses qu'il a gagnées). Un jour, un coureur a fait analyser cette eau blanche : c'était du bicarbonate de soude. Ça retirait l'acidité des jambes et ça facilitait la digestion.Étiez-vous un coureur superstitieux ?Non, mais je croyais au chiffre 18 : j'ai gagné Milan-San Remo et le Championnat de France un 18, je me suis marié un 18, j'ai fait dix-huit ans de carrière professionnelle...Votre frère André nous racontait des souvenirs de l'époque où vous couriez tous les deux dans le même peloton amateurs. À propos d'une course, il a dit : "j'ai mis quatre minutes à Raymond et aux autres." Finalement, Poupou, ça aurait dû être lui...Il vous a raconté aussi ces entraînements de nuit, après les heures de travail à la ferme, mais sa route était à peine perturbée par le passage d'un lièvre. Moi aussi, je roulais de nuit. Ma grande chance, c'est que nous sommes passés de la ferme de Grange rouge à celle du Domaine de Vaux. Là où les quatre frères étaient indispensables auparavant aux travaux agricoles, il n'en fallait désormais plus que deux, avec des machines plus modernes. C'est là que j'ai pris ma décision de consacrer une année au vélo. À la maison, j'étais différent de mes trois frères : j'aimais les travaux ménagers, faire la vaisselle. Dans un article, c'est tout juste si on n'a pas dit que j'étais homo. J'ai pleuré quand j'ai quitté l'école. Au lendemain de mon certificat d'études, j'y suis retourné, mais l'instituteur m'a fait comprendre que je ne devais plus revenir. Ma vie de paysan devait reprendre ses droits. Tenez, je vais vous raconter autre chose qui m'a toujours intrigué. Je devais avoir environ douze ans quand un étrange visiteur a dit : "Dans cette maison, quelqu'un deviendra célèbre." Un jour, sur le Tour, une personne a tenté de m'aborder en faisant référence à cette prémonition, mais dans la foule, je n'ai pas pu prolonger la conversation. C'est un grand regret.Comme votre frère, vous aimiez la boxe et Marcel Cerdan...Oh, Marcel Cerdan, c'est plus qu'une passion ! Avec mon papa, on le suivait beaucoup à travers la lecture du Miroir des sports. La boxe était mon sport. Avec mon frère, on s'enroulait les poignets d'un bandage et nous allions frapper contre un punching-ball de notre fabrication. Quand Marcel Cerdan est mort, en 1949, dans un accident d'avion, on a pleuré pendant huit jours. On ne pensait pas que Cerdan puisse disparaître. Je me pose beaucoup de questions à ce propos : Marcel Cerdan, pouvait-on le voir vieillir ? Non. Un peu comme Claude François, ce sont des gens qu'on ne peut pas voir vieillir. Cerdan aurait-il fait un beau ou un vilain vieillard ?Cette question, on a l'impression que vous vous la posez pour vous-même...Pour l'instant je suis un vieillard assez potable, mais j'ai peur que l'on ne me reconnaisse plus. C'est ma grande hantise. Oui, j'ai la hantise de ne pas être reconnu dans la rue. Le jour où je serai bancal, ce sera ma mort. Le jour où je me présenterai voûté, vieux, ce sera fini. Je suis comme ça, on ne s'invente pas. »

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