Dan Martin : « Un coureur a le droit d'avoir peur »

Dan Martin a terminé sa carrière chez Israel Start-up Nation, en 2021. (SWPIX/Presse Sports)

Retraité depuis un an, Dan Martin a sorti au mois d'octobre son autobiographie intitulée « À la poursuite du panda », coécrite avec le journaliste français Pierre Carrey. L'Irlandais raconte ses peurs quotidiennes de coureur, ses plus belles victoires et sa carrière menée jusqu'au bout, selon ses propres termes.

« Vous avez terminé votre carrière il y a un an (lors du Tour de Lombardie 2021) et vous sortez déjà une autobiographie. C'était une évidence à vos yeux ?
Je pense qu'il y a beaucoup de livres sur le cyclisme très sérieux, d'autobiographies qui décrivent le vélo comme de la souffrance, la douleur, la difficulté et le dopage. Je voulais apporter quelque chose de plus léger. Cela faisait des années et des années qu'on en parlait. Je suis content d'avoir attendu après ma carrière, parce que je voulais avoir le temps de faire ça bien. C'était un travail énorme d'écrire un livre en deux langues, seulement en l'espace de huit mois. On a commencé à l'écrire fin novembre et c'est parti à l'imprimeur la première semaine d'août. C'était serré...


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C'est un projet que vous avez mené avec le journaliste Pierre Carrey, un ami de longue date. Comment est-ce que vous vous êtes rencontrés ?
On habitait ensemble à Marseille, début 2006. À ce moment-là, il travaillait pour mon équipe, La Pomme Marseille. C'est grâce à lui que je parle français, j'en ai fait pendant quelques années à l'école, mais j'ai surtout passé des heures à parler avec lui. Il me prodiguait beaucoup de conseils et m'a aidé à voir le vélo sous une lumière différente. Pour moi, c'était impossible d'écrire ce livre avec quelqu'un d'autre. Il me connaît tellement bien.

Vous avez choisi d'écrire ce livre en français et de le sortir en même temps qu'au Royaume-Uni. C'est une façon de montrer votre attachement à la France ?
Quand j'étais petit, je passais toutes mes vacances en France. J'ai habité en France et j'ai parlé cette langue. Le vélo pour moi, c'est la France. Le Dauphiné, le Tour, c'était toujours à mon programme. J'ai toujours eu une affinité pour ce pays, cette langue et sa population. C'est difficile à expliquer.

En marge de la sortie de votre livre, vous aviez donné une interview au Guardian, qui a fait beaucoup de bruit, où vous déclariez que le cyclisme était devenu "ennuyeux". Comprenez-vous que votre avis ait fait polémique ?
Premièrement, ce n'est que mon opinion, j'ai le droit d'en avoir une. Deuxièmement, je n'ai jamais dit que c'était mieux avant. Ça fait dix ans que je dis ça, même quand j'étais coureur. Troisièmement, je parlais du cyclisme moderne. On se souvient de ce Tour de France (en 2022) parce qu'il y a eu plusieurs étapes magnifiques, sur un parcours exigeant. Mais cette année, sur toutes les courses, il y a trois équipes qui se sont partagé 50 victoires (48 pour Jumbo-Visma et UAE, 47 pour Quick-Step en réalité, ndlr). Ça ressemble à la Formule 1. En tant que fan de vélo, ça me fait peur. Ce que je veux dire, c'est que cela n'est pas ennuyeux, mais ça risque de le devenir.


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Vous avez fait de vos peurs le fil rouge de votre livre, chaque chapitre étant dédié à l'une d'entre elles. Pourquoi ce choix ?
C'est Pierre (Carrey) qui a choisi, peut-être en recoupant mes anecdotes. J'imagine que je dois toujours parler de ça (rires). C'était important pour moi parce que la peur, c'est tabou. Je l'ai compris l'an passé au Giro d'Italie. Pour la première fois, je suis honnête, et je dis qu'après l'étape des Strade Bianche, j'ai eu peur. Et là, tout le monde a commencé à me tomber dessus, à me dire que je suis bien payé, que je ne peux pas avoir peur, que je dis n'importe quoi... Pourquoi avoir peur est-il un problème ? Dans la société, on doit cacher ses émotions ? Je voulais dire qu'un coureur a le droit d'avoir peur, qu'un jeune a le droit d'avoir peur dans une descente, parce que les meilleurs du monde ont peur aussi. Cela ne m'a pas empêché de prendre du plaisir au cours de ma carrière.

Aviez-vous peur de quelque chose en écrivant ce livre ?
(Il sourit) Qu'on sorte un bout du livre hors de son contexte, comme on l'a fait avec ma remarque sur l'ennui ? Non, je voulais surtout ne pas me trouver des excuses, dire "si je n'étais pas tombé là, j'aurais gagné". La vérité c'est que j'ai pris du plaisir chaque jour en tant que cycliste pro et je voulais réussir à tourner le négatif en positif.


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Du temps où vous étiez encore coureur, vous étiez l'une des personnalités les plus populaires du peloton. En aviez-vous conscience ?
C'est quelque chose dont je me suis surtout rendu compte après ma carrière, quand j'ai annoncé ma retraite. Ça me touche, parce que j'ai toujours attaqué pour gagner, jamais pour faire le show. Et je suis fier que les gens aient apprécié ma façon de courir. Je pense que les gens voyaient aussi mes faiblesses. Je n'étais pas quelqu'un qui montait les bosses bouche fermée. Mais plutôt quelqu'un qui montrait sa souffrance. Je pense que les gens se reconnaissaient en me voyant. J'étais souvent l'outsider et je pense que les Anglais et les Français adoraient ça.

Votre autobiographie est intitulée "À la poursuite du panda", en référence à votre victoire sur Liège-Bastogne-Liège en 2013 (dans les derniers mètres de la course, il avait été poursuivi par une mascotte de panda). Vous n'aviez pas peur que le titre soit trop énigmatique ?
Je voulais vraiment faire ça, parce que ce moment m'a poursuivi toute ma carrière. Quand je dis mon nom, ça arrive que les gens me parlent du panda. Voir le mot panda en titre d'un livre de vélo, si tu ne connais pas l'histoire, ça intrigue et ça te questionne. Cela retranscrit l'esprit du livre, qui se veut plus léger que la plupart des autobiographies que l'on a l'habitude de voir. À la base, je voulais même un dessin de moi avec un panda pour la couverture, mais l'éditeur a refusé. Ils craignaient que ce soit pris pour un livre pour enfants (rires).

Est-ce que ce n'est pas une manière pour vous d'essayer de retrouver ce mystérieux panda ?
Peut-être oui (il sourit). Ça m'a toujours surpris qu'il ne m'ait jamais contacté. Personne ne m'a jamais dit qu'il était le panda... Même pas un menteur. »


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