Esport : À Rio, la disette historique du Counter-Strike français

Dan « apEX » Madesclaire, capitaine de Vitality, est l'un des deux seuls français présents à Rio. (Adela Sznajder/ESL)

Aucune équipe avec une majorité de joueurs français n'est parvenue à se qualifier pour le dernier Major de Counter-Strike, le plus gros tournoi de l'année, qui bat actuellement son plein à Rio et se terminera le 13 novembre. Une disette inédite qui inquiète, à six mois du tout premier Major à Paris.

Compétition la plus prestigieuse de l'année sur Counter-Strike: Global Offensive, au succès populaire sans précédent, le Major de Rio de Janeiro a repris ce samedi, avec le début du tour principal. Sur scène, les milliers de supporters brésiliens surchauffés ne risquent pas d'entendre parler français : aucune équipe avec une majorité de joueurs tricolores n'est parvenue à se qualifier pour le tournoi. Une triste première, pour un pays qui a longtemps été une place forte de CS, qui inquiète forcément, alors que le prochain Major se tiendra à Paris, dans seulement six mois.

Lors du tout premier Major de l'histoire du jeu, à Jönköping en novembre 2013, ils étaient 12 Français à avoir acquis leur billet pour la Suède. Au fil des 17 éditions qui ont suivi, ce total a sûrement mais lentement décliné, jusqu'à atteindre le total famélique de Rio, où seuls deux Tricolores (sur 120 joueurs au total) ne sont de la partie : Mathieu « ZywOo » Herbaut et Dan « apEX » Madesclaire. Tous deux portent les couleurs de Vitality, structure fondée et basée en France, mais qui a fait le choix en cet été de désormais évoluer avec trois joueurs étrangers. Signe que le CS francophone traverse actuellement une mauvaise passe.


Un renouveau qui se fait attendre

« Je pense qu'il y a un renouveau de la scène française qui doit se faire, analyse Nathan « NBK » Schmitt, double vainqueur de Major (en 2014 et 2015), qui a récemment échoué à se qualifier pour Rio avec Falcons. Beaucoup des équipes qui ont été performantes tournaient avec les mêmes joueurs et leur remplacement ne s'est pas fait naturellement. » Pendant plusieurs années, la France a en effet obtenu ses meilleurs résultats grâce à ses anciens ayant démarré sur Counter-Strike : Source (le prédécesseur de Global Offensive) et est restée dans un entre-soi confortable. L'heure de gloire de ces vétérans passée, les nouveaux talents censés les remplacer n'ont pas émergé.


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« On a beaucoup des joueurs qui sont sur le déclin, qui n'ont plus les épaules pour gagner les Majors, confirme Sébastien « KRL » Perez, ancien pro devenu créateur de contenu. Mais leur expérience devrait servir au niveau en-dessous. Malheureusement, on n'a pas d'équipe prête à leur proposer d'autres contrats, avec l'ambition de former des jeunes joueurs. » Sans anciens pour les guider, toute une génération de néo-pros s'est ainsi retrouvée ces derniers mois à l'abandon, en autogestion loin du top niveau. « Forcément, certaines connaissances se perdent. Un exemple parlant, c'est que deux de nos derniers grands leaders, Vincent « Happy » Cervoni et Kevin « Ex6tenz » Droolans, ne sont même plus sur la scène. » Comble de l'ironie, les deux intéressés se sont lancés sur Valorant... un autre jeu de tir, concurrent direct de CS.

À 28 ans, NBK a lui pris ce rôle de mentor sur le tard chez Falcons, qu'il a rejoint depuis août et où il « essaie de transmettre autant que possible, à tous les niveaux ». « Le problème, c'est qu'il y a encore une déconnexion entre les grosses écuries françaises et le niveau juste en-dessous, qui cherche à monter, relève-t-il. Sur CS : Source, il y avait énormément de LANs (des tournois physiques). Tu pouvais te mettre derrière les meilleures équipes, regarder comment ils communiquent, comment les leaders parlent, échanger avec eux... C'était un axe de progression très naturel, qu'on a perdu. »


Un désintérêt des clubs et du public

Comparé à d'autres régions, la France souffre aussi d'un nombre de joueurs plus réduit. Contrairement à League of Legends, CS est en effet peu prisé par les influenceurs et les streamers, qui peine à rassembler des spectateurs hors des compétitions. Tout l'inverse du Brésil, du Danemark ou des pays de l'Europe de l'Est, où le jeu jouit encore d'une immense popularité. Sans surprise, ce sont ces régions qui sont le plus représentées à Rio.


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La nouvelle vague française n'est pas non plus aidée par le désintérêt des plus grands clubs hexagonaux pour la licence : longtemps, les équipes Counter-Strike ont eu la réputation d'être trop chères, dures à vendre aux annonceurs, et sans assurance de résultats immédiats. « C'est simple, des grandes organisations engagées sur Counter Strike en France, il y en a que deux : Vitality (n°2 mondial), qui s'est tourné vers l'international, ce qui devrait devenir de plus en plus fréquent, et LDLC (n°104), qui doit avoir 5% de son budget, constate KRL, qui oeuvre de son côté pour mettre en avant des pépites avec son équipe académique, GenOne. C'est comme si dans le foot français, on avait qu'un seul centre de formation. Est-ce qu'on peut vraiment gagner la Coupe du monde avec ça ? »


Encore un espoir pour Paris ?

Pour disputer des tournois internationaux, les meilleurs joueurs français sont obligés de se réfugier chez des organisations étrangères, comme HEET (n°31) ou Falcons (n°45), respectivement basées en Belgique et en Arabie Saoudite. Passées à côté de la qualification à Rio, ces deux formations, composées à 100% de joueurs français, restent toutefois la meilleure chance de voir une équipe tricolore accéder au Major de Paris. Même si la route sera longue. « Le problème de ces équipes, c'est qu'elles manquent d'âme, déplore KRL. Est-ce que l'idée de jouer en France va décupler leur envie ? J'espère. Est-ce que ça va le faire ? Je ne sais pas. »

« Pour 2023, je pense que les dés sont un peu jetés à l'heure actuelle, reconnaît NBK. Mais tout le monde va se donner pour y être, c'est certain, même si le niveau européen est très relevé. Et s'il y a un renouvellement, il se fera dans un an ou deux, avec des profils qui ne sont pas encore assez matures pour être au top ou qu'on ne connaît pas encore forcément. » Une nouvelle génération qui aura grandi avec les exploits de ZywOo, comme à son habitude étincelant depuis une semaine au Brésil. Et qui aurait besoin de compagnie au sommet de la hiérarchie mondiale.