Esport - La cote du pari esportif monte après le confinement

L'Equipe.fr
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La paralysie des paris sportifs liée à l'arrêt des compétitions pendant le confinement a réanimé les débats autour des mises dans l'esport comme voie de diversification pour les opérateurs. Mais dans un écosystème encore trop exposé aux matches arrangés, les autorités n'en font pas leur priorité. Avec la crise, les paris s'enlisent. L'arrêt des compétitions sportives en mars dernier a, momentanément mais sérieusement, fait vaciller les opérateurs. « On a connu une baisse de 90 à 95 % de nos activités pendant le premier confinement », témoigne ainsi Martin Houdbine, directeur de Betclic France. Alors pour rebondir, certains d'entre eux ont relancé les discussions autour d'un serpent de mer encore discret en France, l'ouverture des paris esportifs. L'article 101 de la loi pour une République numérique dispose en effet à ce jour que « l'organisation de la compétition de jeux vidéo n'inclut pas l'organisation d'une prise de paris ». Seuls les paris hippiques, sur le poker et sur le sport sont autorisés aujourd'hui. Une liste restreinte que Martin Houdbine aimerait donc voir s'élargir. « On est très intéressés par les paris sur l'esport, confie-t-il. On l'offre déjà dans une demi-douzaine d'autres pays et ça représente 5 % de l'ensemble de nos paris sportifs. » Selon Flavien Guillocheau, fondateur de Pandascore, entreprise de data française spécialisée dans la discipline qui travaille avec les bookmakers, « les paris sur l'esport existent depuis dix ans mais de manière confidentielle. Ça fait seulement trois ou quatre ans que ça a pris de l'ampleur. » À l'étranger, l'esport est régulièrement devenu la quatrième catégorie la plus jouée chez Betclic, derrière trois indétrônables : le foot, le basket et le tennis. Surtout, c'est celle avec la plus forte croissance. Une tendance qui s'est logiquement amplifiée pendant le confinement, révèle Martin Houdbine : « Il y a eu un doublement du chiffre d'affaires sur l'esport sur la première quinzaine d'avril. » La peur des matches truqués En attendant une éventuelle ouverture prochaine des mises sur la discipline, les opérateurs occupent le terrain et s'associent déjà aux acteurs de l'esport. La Française des Jeux a ainsi organisé quelques compétitions et a, un temps, proposé des paris gratuits sur l'esport. Winamax est de son côté partenaire de l'équipe française Solary et Betclic a récemment annoncé le lancement de sa propre structure esport.

Mais l'Autorité nationale des Jeux (ANJ), autorité administrative indépendante qui régule les paris autorisés, tempère sur la question des mises. « Le problème, ce sont les nombreux cas de manipulation de compétitions esportives », indique Corentin Segalen, coordinateur de la plateforme française de lutte contre la manipulation des compétitions sportives. Dernier coup d'éclat, le bannissement le 22 janvier dernier par l'ESIC (Esports integrity commission, organe responsable de la prévention et des enquêtes sur les différentes formes de triche dans l'esport) de 35 joueurs de Counter-Strike en Australie, pour avoir parié sur leurs propres parties de manière illégale. lire aussi Counter-Strike : 37 coachs sanctionnés dans une affaire de triche Selon les rapports de l'International betting integrity association (IBIA), l'esport est même le quatrième sport ayant reçu le plus d'alertes pour des suspicions de matches arrangés au cours des trois premiers trimestres de 2020 (les chiffres des trois derniers mois n'ont pas encore été révélés). Le tennis y est de loin le sport le plus gangrené par le phénomène, devant le football et le tennis de table. Les alertes dans le sport électronique ont dans tous les cas explosé l'année passée : 7 en 2018, 3 seulement en 2019, contre au moins 26 en 2020. Pour autant, l'ANJ affirme être prête si la loi venait à évoluer : « Nous faisons rentrer de nouveaux sports de manière assez courante, explique Corentin Segalen. La balle est dans le camp du législateur. Nous serions tout à fait capables de repérer les manipulations et en capacité d'intervenir, comme nous le faisons sur les sports au niveau national et international. » Se détourner de l'offre illégale Selon les promoteurs des paris esportifs, il serait justement urgent de réguler pour éviter que se pérennise un marché illégal. Car cette offre frauduleuse a « tendance à être dangereuse », juge Flavien Guillocheau, dans la mesure où sa croissance l'installe en position de force pour faire pression sur les joueurs. Mais pour le député LREM du Maine-et-Loire et président du groupe du travail sur l'esport à l'Assemblée nationale Denis Masséglia, plus que l'absence de régulation, c'est « la précarité des acteurs de la discipline » qui les expose à ces pressions. « Beaucoup de praticiens ont des revenus relativement faibles. Si on veut qu'ils soient capables de refuser des malversations financières, il faut d'abord leur construire une carrière qui protège. » À l'étranger pourtant, il est d'ores et déjà possible de parier sur des compétitions françaises comme, par exemple, sur la Ligue française de League of Legends (LFL), la première division hexagonale. Qui plus est, la communauté esportive, caractérisée par sa jeunesse, dispose de facilités à user des moyens de contournement pour parier depuis l'étranger, via l'utilisation de VPN. En somme, les paris existent déjà, il s'agit de les encadrer. « C'est un des arguments de poids pour entraîner une réflexion sur ce sujet », estime Nicolas Besombes, vice-président de France Esports, une association réunissant différents protagonistes du sport électronique. « Mais ce n'est pas du tout la priorité, nuance-t-il. Aucun acteur du secteur nous dit qu'il faut à tout prix s'attarder là-dessus. » Le sociologue se dit d'ailleurs « assez méfiant » sur le sujet, dont la jeunesse de la communauté est un enjeu central. « On ne peut pas avoir un double discours en prétendant que l'on oeuvre pour la protection des mineurs et pour l'intégrité de la discipline tout en faisant la promotion du pari », réprouve-t-il. lire aussi Série - Les paris risqués du sport (4/5) : les effets pervers des paris sportifs L'alternative de l'ouverture progressive Alors, quelles sont les pistes qui ouvriraient la porte à la régulation des paris esportifs ? Selon l'ANJ, le fait que l'esport ne soit pas formellement reconnu comme un sport reste en réalité le premier frein, puisque la loi ne l'autorise qu'à réguler les trois domaines précédemment cités (sport, poker, hippisme). Il faudrait ainsi que cette loi soit modifiée pour autoriser l'autorité à élargir son champ d'action à l'esport, ou que la législation reconnaisse le sport électronique comme un sport en le dotant d'une fédération. Le processus d'ouverture des paris sur certains sports passe en effet d'ordinaire par la constitution et la validation par l'ANJ d'un dossier monté par une fédération. Martin Houdbine, directeu de Betclic France « Une fédération deviendra nécessaire quand on voudra ouvrir les paris à l'ensemble des jeux » Cette seconde hypothèse apparaît superficielle aux yeux des partisans du pari esportif. « Les paris ont été ouverts dans plusieurs pays sans que ça soit considéré comme un sport, avance ainsi Flavien Guillocheau. Et la nécessité des fédérations sur l'encadrement des paris n'est pas totale. C'est d'abord un rôle de prévention à l'addiction, d'éducation, de structuration locale... ». Avis partagé par Martin Houdbine qui plaide pour une introduction progressive des paris dans les ligues les plus structurées. Car le responsable de Betclic France estime, lui, que le marché est, dans ses hautes sphères, suffisamment mature et structuré pour s'ouvrir aux paris : « Il y a des compétitions et des jeux reconnus. On pourrait démarrer avec FIFA, DotA, Counter-Strike, qui ont des compétitions bien encadrées au niveau mondial. Une fédération deviendra nécessaire quand on voudra ouvrir les paris à l'ensemble des jeux ». Une introduction « par le haut » qui est aussi celle que l'on retrouve dans le sport, où l'ANJ n'autorise les mises que sur des ligues institutionnalisées. Reste que si Martin Houdbine conclut en espérant l'arrivée de ces paris « le plus tôt possible, pourquoi pas cette année », Denis Masséglia assure de son côté ne pas avoir été sollicité par les opérateurs pour aborder le sujet... Alors, est-il réaliste d'imaginer que l'esport puisse prochainement s'ouvrir aux paris ? Faites vos jeux.