Esport - CS - Esport - Counter-Strike : 2020, « on s'en souviendra toute notre vie »

L'Equipe.fr
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Capitaine et coach de la formation Counter-Strike du club français Vitality, Dan « apEX » Madesclaire et Rémy « XTQZZZ » Quoniam reviennent sur l'excellente saison de leur équipe, malgré les nombreux obstacles qui ont jonché cette année particulière.

Il faut bien l'avouer, la performance des Français de Vitality sur Counter-Strike cette année a été une surprise. Terminer la saison avec deux titres en six finales et une place de n°2 mondial (derrière les Danois d'Astralis) paraissait impossible, mi-mars, quand l'ex-leader Alex « ALEX » McMeekin se mettait en retrait, qu'il était remplacé à ce rôle crucial par Dan « apEX » Madesclaire (qui n'avait jamais été capitaine en dix ans de carrière) et par le jeune Kévin « misutaaa » Rabier (17 ans) dans l'effectif.

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Mais, menée par son coach Rémy « XTQZZZ » Quoniam et le talent de Mathieu « ZywOo » Herbaut notamment, cette formation trouvait son rythme dans une période rendue un peu plus difficile par le confinement. Tactiquement, collectivement au point, régulière, elle s'installait rapidement dans les hautes sphères du classement mondial jusqu'à la première place, d'où elle n'était délogée que par l'autre grande équipe de l'année. Avant des vacances méritées, XTQZZZ et apEX ont accepté de revenir sur les dix mois un peu fous de la plus belle performance de l'esport français en 2020, que l'on peut aussi considérer comme une sincère réussite du sport tricolore dans son ensemble.

« Retournons en mars : départ d'ALEX, arrivée de misutaaa, apEX prend le rôle de leader, confinement ... À ce moment-là, vous aviez le sentiment que vous marchiez vers des mois difficiles ?
Dan « apEX » Madesclaire :
Clairement, ça faisait un peu peur. On ne savait pas où on allait. Le capitanat était quelque chose de nouveau pour moi et il fallait intégrer un joueur comme Kévin sans aucune expérience professionnelle. Il avait fait quelques LANs (tournois physiques) et des vidéos YouTube quoi. En mars, je ne m'attendais pas à ce qu'on réalise une si bonne saison mais je savais qu'on allait se donner à fond.

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Ça va fonctionner assez vite d'ailleurs. Pourquoi ?
Rémy « XTQZZZ » Quoniam : On a pu travailler dans une bulle, sans trop de personnes extérieures qui nous disaient quoi faire. On a pu poser les bonnes bases de ce nouveau projet et on a intégré le fait de prendre du plaisir à exercer notre métier. Ça nous a fait bosser dans le bon sens.

apEX : En avril mai, on parlait technique plusieurs heures tous les soirs avec Rémy pour comprendre comment l'équipe fonctionnait au mieux. Par exemple, on trouvait que misutaaa s'exprimait bien en étant entry (celui qui ouvre le jeu), en posant le cerveau et en mettant les headshots. On a réussi à créer quelques stratégies qui nous ont aidés à bien nous lancer. Mais la période était dure : au début, je m'endormais à 7 heures du matin tous les jours parce que je n'arrivais pas à fermer l'oeil. Je cogitais beaucoup sur mon rôle de capitaine. Le confinement a été difficile aussi. Mais on a essayé de se battre, d'accepter.

Rémy, vous parliez de bulle. Une bulle dans laquelle vous avez été placé au centre ?
XTQZZZ : C'est surtout moi qui l'ai créée. On avait besoin que l'équipe se retrouve derrière un but commun, une vision, une même direction. C'est ce qui nous a permis d'avoir un collectif fort. D'ailleurs aujourd'hui les gens n'ont plus trop tendance à résumer Vitality à ZywOo.

Il y a moins de dépendance à ses performances ?
XTQZZZ : Il n'y a pas vraiment eu de dépendance à Mathieu dans le jeu. Avant, il y avait des choses qui lui permettaient de faire ce qu'il voulait. C'est toujours un peu le cas mais disons qu'il était placé dans des situations où il n'avait pas grand-chose d'autre à faire que de détruire nos adversaires. On lui a demandé cette année d'être force de proposition, de donner un coup de main, de penser « équipe », parce que tu ne peux pas, sur la durée, chercher à mettre bien un seul joueur. Il fallait faire briller les qualités de chacun afin d'être réguliers. Nous avons été constants cette année parce qu'on a réussi à le faire.

apEX : On l'a vu avec Richard (« shox » Papillon) notamment qui sort d'une grosse saison. En 2019, ALEX mettait très bien ZywOo en conditions, mais c'était plus dur pour le reste du groupe. Je ne voulais pas que ça continue comme ça parce que j'étais persuadé qu'on pouvait être meilleurs en exploitant les qualités de chacun. On nous appelait « ZywoOlity », Mathieu est toujours aussi fort mais on a tous progressé, collectivement aussi, et c'était important dans le but d'être une grande équipe.

Malgré votre constance, ces titres, ça a été une année difficile à vivre. À cause de la pandémie et de ce qu'elle a entraîné...
XTQZZZ : Ce qui a été dur à vivre, ça peut paraître bête, mais c'est de jouer tout le temps les mêmes adversaires. C'est infernal. Il y a eu les NiP à répétition, mais on vient de conclure l'année en gagnant une compétition, deux jours après on rejouait les équipes qu'on venait d'affronter en demi-finale puis en finale. C'est difficile à vivre parce que tu as un sentiment de répétition, tu perds la valeur des choses. Tu as l'impression que chaque tournoi est comme un autre. En LAN tu voyages, tu te rends compte de ce que tu fais. Là il y avait un côté robotisé mais pas sans émotion, au contraire, parce que tu deviens de plus en plus négatif à vivre comme ça.

apEX : Je me souviens de Cédric (« RpK » Guipouy) qui me demande un jour si on dispute un quart ou une demi-finale. On ne se rendait plus compte, on enchaînait. Certains diront qu'on ne fait que jouer à Counter-Strike, mais c'est notre métier et notre cerveau a besoin de repos, surtout dans cette période. On a le sentiment qu'on ne pense pas assez à nous, à notre bien-être.

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Avoir un effectif de six joueurs, effectuer des rotations régulières : vous avez mis cela en place pour répondre à ce problème, en plus de vous offrir plus de variété dans le jeu ?
XTQZZZ : Six joueurs, ça aide oui. Ça nous a permis d'avoir un truc nouveau, un soutien moral supplémentaire, un guerrier en plus...

apEX : Une petite concurrence.

XTQZZZ : Oui, aussi. Et ça renforce des cartes faibles. On n'a jamais été aussi forts sur Inferno que depuis que Nabil ( « Nivera » Benrlitom, arrivé en fin d'année pour faire le sixième homme) est avec nous. Misutaaa a pu se reposer aussi, il a des études à côté, le lycée à distance. Quand il y a match, il prend du retard, il en cumule. Résultat il a terminé l'année à son meilleur niveau et sur la fin il nous disait qu'il était frais. Avoir un sixième joueur nous a aidés, beaucoup, ça nous a fait gagner même. Mais c'est un pansement. Il faut que la scène professionnelle avance de façon unie dans le bon sens sinon on retrouvera les mêmes problématiques. Il y a des tournois où on passe à côté parce qu'un joueur est proche du burn-out, un autre ne comprend plus ce qu'il fait... On a fini l'année sur les rotules.

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Mais paradoxalement, parce que ça peut être fatigant, les voyages vous manquent aujourd'hui ? Le public également ?
apEX : Clairement. J'adore voyager, découvrir de nouveaux lieux, y retourner. C'est une routine positive. Oui il y a eu des moments difficiles en 2019 parce qu'on bougeait trop, mais les LANs personne ne vous dira que ça ne lui manque pas. Jouer devant du public, avec cet engouement, cette pression, l'envie de monter sur scène... C'est incroyable. On a envie de retrouver cela, cruellement.

En deuxième partie de saison, se rendre régulièrement au Stade de France vous a aidés ? C'est devenu un camp de base essentiel ?
XTQZZZ : Les bootcamps (stages intensifs, devenus des regroupements physiques collectifs pendant les tournois en ligne cette année) au Stade de France, c'est ce qui fait notre saison, en grande partie. Parce que ça nous a offert un lieu de contact pour nous retrouver, échanger, comprendre, avancer. Ça a fait vivre le groupe et on a été meilleurs grâce à cela.

apEX : Ça a cassé la routine du « chacun chez soi ». C'est devenu notre deuxième maison. On a tout ce qu'il faut là-bas et de plus en plus de choses, de matos... Heureusement qu'on y a fait nos bootcamps, sans ça, ça aurait été encore plus difficile.

Il est un peu tôt pour se projeter mais si on essaye de le faire : en 2021, il faudra confirmer, avec ces jeunes joueurs, dans des conditions différentes, en LAN probablement. Il y a de l'appréhension ?
XTQZZZ : Au 1er janvier, 2020 est terminée et oubliée. Les compteurs sont remis à zéro, même si on s'en souviendra toute notre vie. On n'appréhende pas la suite non, au contraire. Nous sommes conscients que les petits ont une marge de progression encore importante. Mais Dan aussi, en tant que leader, dans notre fonctionnement également. Peut-être qu'on aura quelques difficultés parce qu'il faudra découvrir ou redécouvrir tout ça mais ça fait partie de l'apprentissage. Quand on recrute des jeunes joueurs on le sait. Et puis, pour son premier tournoi, Mathieu avait tout éclaté. Il faut y aller avec confiance.

Dan, vous disiez il y a quelque temps que cette équipe est la meilleure avec laquelle vous avez joué. C'est toujours vrai ?
apEX : Oui, pour plusieurs raisons. D'abord c'est la première fois dans ma carrière qu'il y a un vrai staff, plusieurs personnes autour de l'équipe, qui influent sur ses performances et son évolution. Ensuite on a un groupe qui s'entend très bien en dehors du jeu. On s'amuse beaucoup ensemble et ça nous aide aussi sur CS, où on essaye collectivement d'être les meilleurs, de faire les sacrifices qu'il faut. Je prends beaucoup de plaisir dans cette équipe et de plus en plus. Ça donne envie d'aller loin. »

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