Esport - Esport : « Jouer 12 heures par jour pour percer, c'est un mythe »

L'Equipe.fr
·6 min de lecture

Psychologue du sport arrivée dans l'esport en 2016, la Finlandaise Mia Stellberg a accompagné les meilleurs joueurs du monde sur plusieurs jeux en plus de quatre ans dans la discipline. Entretien avec une pionnière, sur l'approche de la compétition dans un milieu encore en construction.

Psychologue du sport finlandaise reconnue, accompagnatrice d'athlètes olympiques, Mia Stellberg a commencé à travailler dans l'esport aux côtés de l'équipe danoise d'Astralis en 2016. En aidant ses joueurs à remporter leur premier Major - la catégorie de tournois la plus prestigieuse - sur Counter-Strike au début de l'année suivante, elle a participé à faire bouger les lignes au sein de la discipline sur l'approche psychologique des grandes compétitions.

Toujours dans le sport électronique aujourd'hui, chez SK Gaming notamment, après avoir assisté OG dans la conquête de son deuxième TI sur Dota 2 (ce qui lui permet de présenter l'un des plus beaux palmarès de l'esport), elle livre son regard sur la préparation mentale et l'encadrement des joueurs dans un milieu qui poursuit sa rapide professionnalisation.

lire aussi
Retrouvez en replay l'émission L'Équipe Esport portant sur la préparation

« Vous avez été l'une des psychologues du sport pionnières dans l'esport. Comment avez-vous été accueillie par les joueurs au début ?
J'ai senti que c'était une nouvelle expérience pour eux. Mais quand j'ai commencé à travailler, la demande venait en fait des joueurs. Ils voulaient être plus forts, étaient très professionnels, cherchaient à devenir la meilleure équipe du monde et comprenaient que cela demandait une certaine force mentale. On doit changer de dimension si on veut challenger les meilleurs. De mon expérience, personne n'a été capable de gagner un titre majeur sans être préparé, fort, mentalement. Sans savoir ce que cela demande d'être performant.

En quoi consiste votre travail ?
Je dois d'abord comprendre quelles sont les forces et les faiblesses individuelles. Un joueur peut avoir du mal à supporter la pression, un autre à communiquer... Je dois aussi m'occuper de la dynamique de groupe, faire en sorte qu'une équipe soit plus forte parce que les joueurs sont soudés, se font confiance. Globalement, je m'occupe de l'approche mentale, la préparation, prévenir les burn-out... Je dois aussi accompagner les coaches, souvent des experts du jeu mais pas des autres aspects de la performance.

Il y a une différence entre l'esport et le sport professionnel dans votre approche ?
La disparité majeure réside dans le fait que les esportifs sont souvent seuls responsables de leurs progrès. Dans le foot par exemple, dès cinq ou six ans vous avez déjà un coach. Quand vous participez à des matches, on vous fait des retours, on vous apprend à jouer à un certain poste, il y a la dynamique de groupe... Cela n'existe pas dans l'esport. Vous n'avez pas de remarques si vous êtes en retard, si vous n'êtes pas un bon coéquipier, si vous n'êtes pas suffisamment assidu. J'ai travaillé avec des sportifs professionnels et d'une certaine façon, c'est plus simple avec eux. Parce qu'à 16 ans ils sont déjà formés à tout cela. Dans l'esport, quand vous signez votre premier contrat, c'est souvent la première fois que vous avez un coach, une structure autour de vous, des attentes. C'est un défi pour beaucoup de joueurs.

Vous avez évoqué les burn-out, un problème majeur dans l'esport et tout particulièrement en ce moment...
La prévention des burn-out m'intéresse beaucoup. Nous devons faire en sorte que les joueurs restent en bonne santé. C'est aussi un problème que doit résoudre cette industrie : à combien de compétitions devez-vous participer, combien de matches de qualifications devez-vous effectuer, est-ce que vous avez trois événements dans trois différents fuseaux horaires en deux semaines... Est-ce que c'est la meilleure façon de faire ? Les joueurs ont aussi plein d'obligations que les fans ne voient pas et évidemment ils doivent beaucoup s'entraîner. Il s'agit aussi d'apprendre comment faire attention à soi. Beaucoup de joueurs ont un passé amateur, n'ont eu personne pour leur dire quoi faire, alors ils donnent énormément de leurs personnes. C'est un mythe dans l'esport de devoir jouer 12 heures par jour pour percer. Il faut plutôt se concentrer sur la qualité de l'entraînement. Ce sont de jeunes gens, nous devons faire attention à eux, les aider à trouver un bon équilibre.

Avez-vous le sentiment que les choses évoluent positivement, tout de même, qu'avec la professionnalisation du milieu de plus en plus de clubs entourent leurs joueurs pour leur permettre de trouver cet équilibre, rester en bonne santé mentale et physique et casser une forme de sédentarité ?
Oui, les choses changent. Quand j'ai commencé dans ce milieu, personne n'en parlait vraiment, personne n'était très intéressé par le bien-être des joueurs. Mais aujourd'hui les gens comprennent de plus en plus et les clubs intègrent le fait que les joueurs sont des investissements importants. "S'il vous plaît, faites attention à cet investissement". Pour faire en sorte qu'ils soient les plus performants possible, il faut les mettre dans les meilleures conditions. C'est dans l'intérêt du joueur et de l'organisation. Nous ne devrions jamais entendre : "oh ce n'est pas grave, nous allons juste nous entraîner, manger un burger, vivre d'une façon qui n'est pas saine". En faisant cela, vous aurez une carrière très courte. Je pense que tous les joueurs doivent valoriser leur talent, leurs carrières et qu'à 19 ans ils pensent : "Je veux une carrière longue, prendre ma retraite après 30 ans, rester passionné et excité tout au long de celle-ci. Comment puis-je y parvenir ?"

Est-ce que certains joueurs n'ont pas encore du mal à se considérer comme des « athlètes » dans leur approche et sont ainsi négligents ? Aussi parce qu'on a tendance à leur répéter qu'ils n'en sont pas...
C'est malheureusement vrai, mais aussi une question de motivation, d'attitude, d'approche. Si vous avez des objectifs élevés, alors vous faites en sorte de bien dormir, d'être un bon coéquipier, de communiquer comme il faut... En étant suffisamment humble pour comprendre que vous ne connaissez et maîtrisez pas tout, qu'il faut vous entourer, alors vous allez progresser.

On voit de plus en plus d'anciens sportifs, parfois d'athlètes olympiques, essayer d'apporter leur expérience du monde compétitif professionnel à l'esport. Qu'en pensez-vous ?
Je pense que c'est une bonne chose que le monde du gaming soit reconnu et que les gens considèrent de plus en plus l'esport comme une discipline sportive. C'est l'une de mes missions et à mon arrivée dans ce milieu on se moquait de mon choix, on me disait que je pourrais accompagner des « vrais » athlètes. Je suis contente de voir l'intérêt grandir. Mais d'un autre côté je recommanderais aussi de travailler avec des professionnels entraînés. J'ai vu tellement de préparateurs mentaux « autoproclamés » alors qu'ils n'en sont pas... Il faut faire attention à ce que ces jeunes joueurs soient entourés par des spécialistes. Si vous êtes un ancien athlète, vous êtes un expert dans ce que vous avez fait. Mais vous n'êtes pas pour autant un nutritionniste ou un psychologue. Vous devez connaître vos spécialités et vous limiter à celles-ci. »