Esport - SCII - Esport - Starcraft II : Clem exprime enfin son talent

L'Equipe.fr
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Les Mondiaux de Starcraft II - organisés dans le cadre des IEM Katowice mais disputés en ligne - démarrent ce samedi par une phase préliminaire. Un Français fait partie des favoris au titre : le jeune (18 ans) Clément « Clem » Desplanches. Un joueur qui s'est fait un nom il y a plus de sept ans déjà, avant de percer en 2020.

Quand on se plonge dans les archives de l'esport pour trouver une trace des débuts de Clément « Clem » Desplanches, on tombe sur un cliché qu'on peut considérer comme iconique de la scène compétitive de Starcraft II. Dessus, on y voit un petit bonhomme à la bouille enfantine, casque audio aussi gros que sa tête sur les oreilles, debout devant son écran parce que trop bas pour jouer dans de bonnes conditions s'il s'asseyait, concentré devant sa partie. Elle date de juin 2013 : Clem vient d'avoir 11 ans et le jeune français participe alors à la 38ème « PxL-Lan », à Arles. Sa toute première compétition. Bien sûr, il ne l'a pas remportée. Mais ses performances - plusieurs victoires en phase de poules - et son attitude suscitaient alors déjà beaucoup de curiosité. « Les gens étaient surpris, surtout parce qu'il était très petit, rembobine Xavier, son père. Ça accentuait un peu les réactions : t'es haut comme trois pommes et tu m'éclates à Starcraft, ce n'est pas normal ».

Presque huit ans plus tard, Clément Desplanches (18 ans) a bien grandi : il peut jouer assis et sort d'une année faste qui l'a vu être propulsé parmi les meilleurs joueurs de la planète sur le jeu de stratégie développé par Blizzard. Recruté par Team Liquid, club d'esport majeur sur la scène internationale, en février 2020, troisième de la DreamHack Masters Été Europe en ligne au mois de juillet (le plus haut niveau de compétition du continent), deuxième de celle d'automne en septembre et vainqueur de l'édition hivernale en novembre, ce natif de la région niçoise a progressé lors de chaque rendez-vous important. Au point d'être aujourd'hui considéré comme un prétendant sérieux au titre mondial, à Katowice (Pologne, de ce samedi au 28 février 2021).

Programmé pour percer
Si Clem a explosé en 2020, le voir percer n'est pas franchement une surprise : le jeune français, porté par son installation précoce au sein de la scène tricolore et sa progression année après année, avait un côté « programmé » depuis son jeune âge pour s'installer un jour au plus haut niveau. Ne restait plus qu'à savoir quand exactement. « Difficile de dire à quel moment on a compris qu'il allait casser des dents mais j'étais persuadé que ce gamin, un talent brut, complet, sans faiblesse, qui étouffe ses adversaires avec une microgestion parfaite de ses unités, allait devenir un phénomène, assure Alexandre « FunKa » Verrier, commentateur français des compétitions de Starcraft II chez O'Gaming. Ce qu'il a fait ses derniers mois confirme ce qu'on pense de lui depuis au moins deux ans. »

Dès son apparition sur les radars en 2013, Clem est d'ailleurs déjà « maître », « ce qui représentait à l'époque 2 % des meilleurs joueurs en ligne », explique son père. Un niveau atteint en l'espace de six mois. « Il faisait un peu tout le temps la même chose, ça lui a permis de monter, poursuit Xavier Desplanches. Mais il y a un truc qui me frappait quand il était petit : quand on regardait un stream ou une vidéo, il captait tout de suite les stratégies et était capable de les appliquer directement, de tête, quand moi je devais tout noter. Il ne tient pas de moi pour le niveau de jeu (rire) ». À 13 ans, Clément Desplanches passe grand maître (l'élite online) et peut alterner entre les trois races (Zerg, Protoss et Terran) du jeu. Fait assez rare, les joueurs ayant tendance à se spécialiser.

Un joueur très bien entouré
En plus de ses prédispositions pour Starcraft II et sa tête bien faite, Clem a aussi grandi dans un environnement qui lui a permis de développer son talent. « On jouait en famille, d'ailleurs sa soeur et moi avons participé à cette fameuse 38e PxL-Lan. Mais il nous a très vite dépassés, un peu trop à mon goût... J'aurais aimé opposer plus de résistance », rigole son père. Ce dernier l'accompagnera à chacun de ses tournois jusqu'à ses 16 ans. L'âge auquel celui qui s'est décidé de jouer Terran est enfin autorisé à participer aux rendez-vous majeurs par un règlement officiel qui aurait pu avoir raison de sa carrière.

« Entre 13 et 16 ans, la situation était frustrante : il était au niveau de certains qui jouaient les tournois WCS (World Championship Series, le Pro Tour) mais n'avait pas le droit de les disputer, se souvient Xavier Desplanches. À 14 ans, en 2016, il avait réussi à passer le tournoi qualificatif de la DreamHack Tours avant qu'on ne lui dise une heure après qu'il ne pouvait pas aller plus loin. C'est difficile à entendre pour un compétiteur. » Alors, la démotivation frappe et la courbe de progression ralentit. « Il a fallu attendre son seizième anniversaire pour le voir reboosté, poursuit le père. Il a pu voyager, participer aux gros événements... Mais il aurait été meilleur plus vite en faisant ces compétitions plus tôt. »

Si une barrière saute, une autre va s'opposer à Clem : élève aux résultats « corrects » il se heurte alors à l'incompréhension de l'éducation nationale face à l'esport et du développement de ses jeunes talents. « S'il avait dû faire un championnat régional de lancer de poids en s'absentant une semaine du lycée, on l'aurait félicité. Là, le laisser partir faire un tournoi à l'autre bout du monde c'était inadmissible. Il n'entrait dans aucune case », regrette Xavier Desplanches, lui-même prof de techno au collège. Inscrit au CNED pour étudier à distance, seule solution viable, Clem a passé son bac en 2020, en marge de sa saison exceptionnelle. Désormais professionnel (plus de 50 000$ de gains l'an passé), il fait la fierté de son père, très attentif aux choix de son prodige de fils.

Un gros défi à Katowice
Ces derniers mois, Clément Desplanches, qui n'avait jamais gagné de tournoi majeur auparavant, a rattrapé le temps perdu : il n'a pas brûlé les étapes, il les a fracassées. Celui qui joue « comme un Sud-Coréen » (réputés pour avoir la plus grosse densité de joueurs de très haut niveau) d'après FunKa, soit « de manière très agressive, étouffante, rapide et ultra-précise mécaniquement » a carrément transformé le duo de terreurs européennes - Joona « Serral » Sotala, Finlandais de 22 ans champion du monde en 2018 et Riccardo « Reynor » Romiti, Italien de 18 ans au profil et parcours très similaires à celui de Clem - qui bousculait la scène asiatique, en trio.

« Le fait de devenir pro, de pouvoir me concentrer uniquement sur le jeu avec Team Liquid, m'a aidé, assure le jeune niçois. Peut-être que jouer cette saison en ligne, sans le stress de la scène, m'a également permis d'atteindre ce niveau plus rapidement. Le potentiel des Terran par rapport aux autres races est aussi plus équilibré qu'avant... Je sais que je me suis amélioré mais j'ai du mal à expliquer précisément pourquoi ». Désormais bien installé dans le gratin mondial, il attend la fin de la pandémie afin de se jauger sur des tournois physiques. Un prochain cap, psychologique surtout, important à passer. Mais d'abord, il y a Katowice.

Mi-janvier cette année, Clem a chuté en demi-finale d'un tournoi aux allures de mise en bouche relevée à un mois du Mondial (qui se jouera en ligne lui aussi). Troisième meilleur joueur du circuit européen, neuvième au global, il retrouvera des gros morceaux en phase de poules (les Coréens TY, n°1 mondial et Maru, n°5...) mais semble prêt. « Il a battu Serral et Reynor en 2020, plusieurs Sud-Coréens qui le respectent voire s'inspirent de son jeu aujourd'hui, il a les crocs... Je pense qu'il a une chance d'être sacré champion du monde », avance FunKa, confiant. La marche est haute, mais après le fantasque et unique Illyes « Stephano » Satouri, lui aussi l'un des meilleurs joueurs du monde il y a une dizaine d'années, la France semble tenir un joueur capable de la franchir.