F1 - Romain Grosjean à propos de son accident : « Ça ne peut pas se terminer comme ça »

L'Equipe.fr
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À peine sorti de l'hôpital, ce mercredi Romain Grosjean s'est longuement confié. Romain Grosjean va bien. Il s'inquiète pour sa main gauche brûlée au deuxième degré. Son entorse de la cheville gauche commence à aller mieux. Des hématomes sur tout le côté gauche le chatouillent un peu. Romain a le sourire des effrontés, des hommes qui ont quelque chose en plus. Il se raconte sans filtre. Et s'est offert mercredi avec la presse française une séance de thérapie de vingt-cinq minutes.
L'accident « Ça va trop vite, je ne savais pas que j'avais touché (Daniil) Kvyat car je ne l'avais pas vu. J'étais énervé de lui avoir coupé la piste, il était dans mon angle mort de la sortie du virage 1 à l'impact. J'ai regardé deux fois dans le rétro : j'étais sorti plus vite que les autres du virage, il y avait des débris à gauche, donc je me mets à droite. Pour moi, il n'y avait personne, c'est pour ça que je me rabats à ce moment-là mais il y avait Kvyat. Le choc est subtil. Puis il y a le choc avec la barrière je ne l'ai pas senti violent avec la voiture. Je ferme les yeux. « Je me rassieds et là, moment étrange où je vois la mort aussi proche qu'on peut le voir. J'ouvre les yeux, j'enlève mon harnais, je tape quelque chose qui me bloque, donc je pense être bloqué par le halo, je me rassieds je me dis qu'on va venir m'aider, je ne me rends pas compte qu'il y a le feu, je regarde à gauche c'est tout orange je trouve ça bizarre, je comprends alors que ça brûle car le plastique de mes tear off (les languettes amovibles sur la visière des casques) a pris feu. J'essaie de sortir sans réussir, j'ai le temps de penser que je vais finir comme Niki Lauda, méchamment brûlé, je me dis que c'est pas possible, que je peux pas finir comme ça. Je réessaie, encore bloqué, je me rassieds et là, moment étrange où je vois la mort aussi proche qu'on peut le voir. Presque le corps qui se relâche et qui se dit que c'est terminé. « Je sens que le docteur tire sur ma combinaison et là je sais que je suis sauvé. Il me dit "Assieds-toi". J'enlève les gants et je l'engueule car il me parle comme à un blaireau Je me suis demandé quelle partie allait brûler en premier, est-ce que ça allait faire mal. J'ai pris 53G dans la tête donc forcément je suis un peu sonné. Je sais pas si ce moment m'a permis de reprendre mon sang-froid, mais ensuite je tire comme un fou car mon pied gauche est coincé sous la pédale. Je me dis que je n'ai pas encore essayé d'un côté, d'essayer de me glisser, je mets mes mains dans le feu, les gants deviennent tout noirs, je sens la douleur, je sais que je suis en train de me cramer les mains. Au moment où le buste passe, c'est la délivrance, je sais que je vais vivre. Je passe la barrière, je sens que le docteur tire sur ma combinaison et là je sais que je suis sauvé. Il me dit "Assieds-toi". J'enlève les gants et je l'engueule car il me parle comme à un blaireau. » L'instinct de survie « Je sais pas si c'est naturel, mais l'instinct de survie a été le plus fort. Pour moi, tout a été maîtrisé. Même après avoir pensé que j'allais mourir, j'ai la lucidité de réfléchir au mouvement à faire. Je trouvais pas le bouton de l'extincteur dans la voiture, je me rendais bien compte que je mettais les mains dans le feu, mais que c'était la solution pour vivre, tout a été logique. Quand je pose le pied sur le rail, je redescends. Je pense avoir un pied cassé et deux mains brûlées » Prévenir la famille « J'arrive au centre médical, je commence à douiller un peu mais surtout au niveau du pied, étonnement. Je commence à trembler à cause de la douleur. Jean Todt (président de la FIA) me demande le numéro de ma femme, un des rares numéros que je connais par coeur. Il a été extraordinaire, il a appelé plusieurs fois puis il a réussi à la joindre. Il a mis sur haut-parleur, je lui ais dit : "Moustique, c'est moi." Elle a éclaté de rire et s'est effondrée car pour elle j'étais mort. Moi j'ai vu la mort de trop près, sensation que je souhaite à personne, truc de fou, ça changera ma vie à jamais. J'avais pas peur, énervé, voulais pas que ça se termine comme ça, j'ai juré : "Putain ça peut pas se terminer comme ça." J'ai cru au début que c'était pas réel. La peur ? Non, parce que j'ai essayé, j'ai fait les choses les unes après les autres et à un moment tu te dis voilà, je peux rien faire. » 28 secondes pour vivre « Pour moi, ça a été bien plus long que 28 secondes. Sentir les muscles qui relâchent au moment où je me rassois dans le siège. T'es dans le choc, tu as pris une barrière à 230 km/h, tu ne peux pas rien ressentir donc je pense que ce moment est dû au réflexe du corps pour faire une sorte de reste. On se calme et qu'est-ce qu'il faut faire. » Revoir le crash « Je n'ai pas eu de mal à les visionner. J'ai envie de voir la caméra dans la voiture qui est apparemment impressionnante. On m'a dit que je suis resté d'un calme olympien. Après l'accident, le plus dur a été pour ma femme et mes enfants et mon sentiment pour eux, me mettre à leur place, comment ils l'ont vécu, mes enfants l'ont vu en direct devant la télé, comment mes proches, plus peur pour eux. » Remonter dans une voiture de course « Oui, ce sera une bonne chose. Y aura un choc post-traumatique, j'ai commencé à travailler hier soir avec ma psychologue, mon envie tout de suite c'était de remonter dans une F 1. J'ai pensé à Abu Dhabi - désolé Marion (sa femme) -, mais j'en ai besoin pour moi, savoir si capable, savoir ce que je vais ressentir, comment je vais réagir. Je peux pas attendre sans savoir, je suis obligé de tout faire pour essayer de revenir dans la voiture. Si les médecins me disent que pas possible je les écouterai mais je dois essayer de remonter, besoin d'aller là-bas, d'essayer de le faire. Être égoïste. » Les leçons à tirer « Les gants il faut qu'on comprenne pour quoi ils ont si vite brûlé, pourquoi mon tour de cou s'est détaché et m'a bloqué. On peut améliorer ça. Casque, sous vêtement, combinaison c'est incroyable ça m'a sauvé. Autre chose, pourquoi barrière de sécurité s'ouvre comme ça, pourquoi elle revient sur la piste, Jean me l'a demandé, d'aller voir la FIA, de travailler. lire aussi Sous le feu, les questions
Vettel est venu me voir à l'hôpital lundi matin, on s'est dit qu'il faut qu'on ait des commissaires formés, peut-être les mêmes partout. Celui qui me sauve est un pompier professionnel militaire. Ce monsieur savait exactement ce qu'il faisait et m'a sauvé. je n'ai pas pensé à me mettre en apnée car je ne savais pas être dans le feu donc je respirais normalement. Je suis de toute façon même pas sûr de tenir 28 secondes en piscine (il rit). »