Farina, le "salaud" qui devint le premier Champion du monde F1

Fabien Gaillard
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Âgé de 43 ans au moment de prendre, en pole, ce premier départ dans ce nouveau championnat, Giuseppe "Nino" Farina avait déjà remporté d’importantes victoires dans les années 1930 mais, comme beaucoup, avait certainement perdu ses meilleures saisons avec la Seconde Guerre Mondiale. Débutant véritablement la course sur circuit en 1933, et montrant déjà une grande prédisposition pour les accidents, il intégrera la Scuderia Ferrari en 1936 après avoir impressionné Enzo Ferrari au volant de Maserati.

À l’époque, Ferrari faisait rouler les Alfa Romeo officielles. La première victoire d’importance de Farina eut lieu lors du Grand Prix de Naples 1937, après une seconde place lors des Mille Miglia où il roula la nuit sans phares. Il fut propulsé au rang de pilote numéro 1 au moment du départ chez Auto Union d'une des grandes stars de l'époque, qui fut également son mentor et lui permit d'affiner son pilotage, Tazio Nuvolari. Alors qu’il remporta plusieurs courses importantes en 1939 et 1940, et trois Championnats d'Italie à une époque où le niveau de la concurrence était élevé, il semblait en passe d'arriver au sommet de son art, à l'âge de 34 ans. La guerre mit alors fin aux compétitions.

Giuseppe Farina au volant de l'Alfa Romeo 12C-36 lors de l'Eifelrennen 1937

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Giuseppe Farina au volant de l'Alfa Romeo 12C-36 lors de l'Eifelrennen 1937 Motorsport.com

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"Sur la piste, c'était un salaud"

On a toujours tendance, quand notre regard actuel se porte sur les temps reculés de la F1 et du sport automobile en général, à immédiatement considérer les pilotes d’alors comme des gentlemen d'âge plutôt mûr, des genres de seigneurs de la course, qui plus que quiconque connaissaient les risques et agissaient donc pour le mieux de tous, en minimisant les comportements dangereux. Mais Farina n’était clairement pas considéré un seigneur, au contraire.

Au premier plan, de gauche à droite : Giuseppe Farina, Reg Parnell, Stirling Moss, Alberto Ascari et Ken Wharton

Au premier plan, de gauche à droite : Giuseppe Farina, Reg Parnell, Stirling Moss, Alberto Ascari et Ken Wharton <span class="copyright">Motorsport.com</span>
Au premier plan, de gauche à droite : Giuseppe Farina, Reg Parnell, Stirling Moss, Alberto Ascari et Ken Wharton Motorsport.com

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Le plus souvent poli et charmant hors des voitures, il pouvait se montrer d'une arrogance rare envers certains de ses collègues qui n'avaient pas forcément les mêmes origines sociales que lui. Son surnom de "Gentleman de Turin" venait surtout de son appartenance à un milieu social aisé et de sa prestance naturelle, que ce soit dans ou à l'extérieur du cockpit. Au volant de ses voitures, il faisait ainsi montre d'un style particulier, qui influença donc Moss mais aussi Juan Manuel Fangio, entre autres. Assis bien droit, le plus reculé possible dans le siège, il saisissait le volant avec les bras tendus. Il avait également adopté un pilotage plutôt calme, économe de mouvements et doux sur l'accélérateur. 

Pourquoi, malgré ce style plutôt à l'opposé de l'image de briseur de mécaniques qu'il a pourtant laissé, était-il plus enclin aux accidents qui ont jalonné sa carrière ? Sans doute en raison d'une certaine méconnaissance de l'aspect mécanique et d'incompréhensions qui l'amenaient à dépasser la limite en mettant son matériel à l'épreuve. Des incidents nombreux dont il ne se sentait jamais responsable, mais qu'il attribuait à la malchance ou à des véhicules fragiles. Sa survie en dépit de ces nombreuses cabrioles ? Il estimait qu'elle était liée à sa grande croyance en Dieu, et surtout pas à la chance. Il ne manquait d'ailleurs pas d'adresser des prières de remerciement à la Vierge Marie après chacun de ses accidents.

Giuseppe Farina au volant de l'Alfa Romeo 158 lors du GP de Grande-Bretagne 1950

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Giuseppe Farina au volant de l'Alfa Romeo 158 lors du GP de Grande-Bretagne 1950 Motorsport.com

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Si aujourd'hui les choses paraissent claires sur le talent de l’Argentin et le fait qu’il était sans aucun doute possible le meilleur des trois, cette première année fut le théâtre d’une lutte acharnée contre Farina, qui l’emporta pour trois petits points après trois victoires chacun sur les sept Grands Prix au programme. En 1951, en revanche, l’Italien ne signa qu’une seule victoire, à Spa, et ne put rien faire non seulement contre son équipier Fangio mais également contre le nouveau pilote numéro 1 de l’Italie, Alberto Ascari sur Ferrari.

Suite au retrait d’Alfa, Farina trouva justement refuge au sein de la Scuderia et se lia d'amitié avec Ascari. De juin 1952 à juin 1953, ce dernier fit étalage de sa classe en gagnant toutes les courses et en s’adjugeant du même coup les deux couronnes. Le Champion du monde 1950 l’emporta tout de même sur le redoutable Nürburgring en 1953 à l’âge de 46 ans, pour ce qui sera son dernier succès en Formule 1, même s’il gagna en parallèle de nombreuses épreuves hors championnat. En 1954, à 47 ans et sans aucune envie de retraite, il prit le rôle de leader chez Ferrari après le départ d’Ascari vers Lancia. Malheureusement, il subit deux accidents graves. D’abord lors des Mille Miglia qu’il menait puis lors du Supercortemaggiore Grand Prix, un course d’Endurance, à Monza et dût renoncer à la plupart des GP disputés cette année-là.

Giuseppe Farina au volant de la Ferrari 555 lors du GP de Belgique 1955

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Giuseppe Farina au volant de la Ferrari 555 lors du GP de Belgique 1955 Motorsport.com

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Une des dernières courses en Formule 1 de Farina, le GP de Belgique 1955, symbolisa bien son esprit en piste. Alors que Fangio et Moss s’étaient échappés en tête, il lutta âprement contre Eugenio Castellotti pour la dernière marche du podium. Le jeune pilote était moitié moins âgé que Farina et vu comme la star en devenir du sport automobile italien. Farina employa tout l'éventail de ses techniques pour le contenir, y compris celle consistant à serrer le plus près possible du mur des stands la Lancia de son adversaire dans la descente vers l'Eau Rouge, à une époque où il n’y avait pas de muret séparant la piste des stands et où les mécaniciens devaient être prêts à s'écarter du passage. Le duel s’acheva par une casse mécanique pour Castellotti. La troisième place de Farina ne lui apporta aucune joie quand il comprit qu’il avait terminé à plus d'une minute et demie des Mercedes. Également lassé par la douleur et attristé par le décès de son ami Ascari une dizaine de jours plus tôt, il indiqua à Enzo Ferrari, qui le tenait en très haute estime, qu’il n’avait plus envie de continuer.

Cette retraite ne tint pas très longtemps. Il tenta un bref retour dès le GP d’Italie. Entre-temps, Lancia avait quitté le sport suite à la mort d'Ascari et cédé ses D50 à Ferrari. Au volant de l'une d'entre elles, Farina subit une défaillance pneumatique lors des essais qui lui fit perdre le contrôle à haute vitesse, heureusement sans le blesser. Les craintes autour des pneus Englebert et leur inadéquation à l'ovale de vitesse amenèrent Ferrari à retirer ses voitures. C'est ainsi que le tout premier Champion du monde de F1 fut privé de son ultime départ en Grand Prix. Il tenta ensuite, sans succès, de se qualifier pour les 500 Miles d’Indianapolis 1956 et 1957, mais la mort d'un pilote essayeur au volant de la monoplace qu'il devait utiliser lors de cette dernière édition l'incita à véritablement et définitivement tourner la page.

Un homme "étrange" et "un fou"

Alberto Ascari, Juan Manuel Fangio, Giuseppe Farina et Luigi Villoresi

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Alberto Ascari, Juan Manuel Fangio, Giuseppe Farina et Luigi Villoresi Motorsport.com

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Interrogé par Autosport, Fangio expliqua au sujet de Farina : "C’était un homme étrange. Quand un pilote était blessé, il n’allait jamais lui rendre visite à l’hôpital. Et une fois, quand j’ai fait ça pour lui, il m’a demandé pourquoi. ‘Parce que j’ai de la peine pour toi’, lui ai-je répondu, ‘et que je voulais te souhaiter un bon rétablissement’. ‘Tu devrais être content’, m’a-t-il dit, ‘un de moins à battre le week-end prochain...’."

Des mots qui feraient presque oublier la visite rendue par Farina à Fangio lui-même après son très grave accident lors d'une épreuve hors-championnat à Monza en 1952, au cours de laquelle l'Italien, vainqueur de la course, lui offrit sa couronne de lauriers. Pourtant issu d'un milieu social modeste, l'Argentin avait gagné le respect de son aîné.

"Farina n’était pas dans la catégorie d’Ascari ou de Moss, mais il était clairement un grand pilote", poursuivit Fangio. "Très rapide sur la piste, même si je n’aimais pas trop m’en approcher. Mais sur la route, un fou ! Complètement loco ! Je détestais conduire avec lui dans le trafic..."

Farina adoptait en effet également dans la vie de tous les jours une conduite sportive, jamais en doute sur ses propres capacités. Fangio, toujours lui, dit un jour : "À cause de sa manière folle de piloter, seule la Vierge Marie était capable de le maintenir sur la piste, et nous nous disions tous qu'un jour elle en aurait assez de l'aider."

Alors qu'il profitait de sa retraite pour devenir un concessionnaire Alfa Romeo et Jaguar à succès, il resta proche du monde de la Formule 1. Le 30 juin 1966, il devait se rendre au Grand Prix de France de Reims, notamment pour tourner quelques scènes pour le film "Grand Prix" auquel il collaborait. Sur une route de montagne verglacée près de Chambéry, il commit la sortie de trop. S'encastrant dans un poteau télégraphique, il fut tué sur le coup à l'âge de 59 ans. Lui qui s'était tiré de tant de crashs dans les bolides d'avant et d'après-guerre, ce fut dans une Lotus Cortina de route qu'il trouva la mort.

La compassion n'était pas une qualité spécialement exacerbée chez Enzo Ferrari. Pourtant, inquiet à propos de l'avenir de Farina, Il Commendatore déclara un jour : "Un homme d'acier, à l'intérieur comme à l'extérieur. Mais je n'ai jamais pu m'empêcher de ressentir de la crainte à son égard. Il était comme un pur-sang nerveux, capable de commettre les folies les plus ahurissantes. En conséquence, il était un habitué des chambres d'hôpital."

Giuseppe Farina en tant que conseiller technique pour le film Grand Prix, lors du GP de Monaco 1966

Giuseppe Farina en tant que conseiller technique pour le film Grand Prix, lors du GP de Monaco 1966 <span class="copyright">Motorsport.com</span>
Giuseppe Farina en tant que conseiller technique pour le film Grand Prix, lors du GP de Monaco 1966 Motorsport.com

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Retour sur l'Alfa Romeo 158 qui permit à Farina de remporter son titre en 1950 :

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