Foot - Chronique - La chronique de Pierre Adrian : Super Ligue, la révolte des riches

L'Equipe.fr
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Pierre Adrian est écrivain. Dernier ouvrage paru « Les bons garçons », aux Éditions des Équateurs. Ce vendredi, dans le magazine L'Equipe, il explique pourquoi l'échec du projet de Super Ligue ne fait que repousser une révolution inévitable.

« Naguère, c'était la "révolte des masses" qui était considérée comme la menace contre l'ordre social et la tradition civilisatrice de la culture occidentale. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale... » Ces mots qui introduisent La Révolte des élites, l'essai de Christopher Lasch publié en 1995 (Flammarion), n'ont jamais semblé plus vrais qu'aujourd'hui.

Le projet de Super Ligue qui couvait depuis plusieurs années, le texte de 280 pages signé par douze clubs, la fronde incarnée par Andrea Agnelli et Florentino Pérez, sont une mise en pratique fascinante de la réflexion menée par Lasch à la fin de sa vie. En bref, ils sont quelques-uns qui n'ont plus besoin de tous les autres. Car, s'il y a toujours eu une classe privilégiée, argumente encore l'essayiste, elle n'a jamais été aussi isolée de son environnement. L'arrogance des ultra-riches a remplacé l'orgueil aristocratique. En Amérique, dit-il, certains ont cessé de se sentir américains, ne voyant d'ailleurs plus d'intérêt à payer pour des services publics qu'ils n'utilisent plus.

La Super Ligue aurait dû être l'accomplissement définitif du détachement du football des riches qui, paradoxalement, s'est accéléré avec la pandémie durant laquelle ces grands clubs ont perdu beaucoup d'argent. Mais ce football télévisé permanent des matches décalés, du lundi au dimanche, amplifie ce sentiment que le match de foot a cessé d'être une joie simple et populaire depuis longtemps. Il est devenu un objet de consommation dont la vision des stades vides, les slogans démagogiques, la diffusion de chants de supporters factices, la délocalisation sur terrain neutre, ont exacerbé la sensation. Cela ne fait aucun doute désormais : monsieur Agnelli est plus à l'aise quand la Juventus joue la Supercoupe d'Italie dans un stade climatisé des Émirats arabes unis plutôt qu'au San Paolo ou au Renato Dall'Ara. Sa vision du sport rejoint celle des superproductions Amazon qui conclut des overall deal avec Paul Pogba et d'autres, afin de vendre des aventures publicitaires rebaptisées séries documentaires. This is Football promet cyniquement l'une d'elles. Eh oui, c'est ça le football...

Contrairement à ce qu'on a pu dire ou ressentir, l'échec de la Super Ligue n'est pas qu'une bonne nouvelle. Il n'est pas une victoire du bon sens. Il repousse une révolution inévitable et conforte sans doute l'UEFA dans ses choix les plus idiots. Suffisante, parangon de vertu désormais, l'instance ne se remet jamais en question ; elle sanctionne. Du reste, la révolte des riches ne fait que commencer. Impuissants, nous assistons à la fin d'une époque en sachant que nous finirons fatalement par nous adapter à la suivante. Lasch écrit encore quelque part : « Quand l'argent parle, tout le monde est condamné à écouter. »