Foot - Frédéric Schaeffler : « L'homophobie reste récurrente chez les éducateurs de ma génération »

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Frédéric Schaeffler, 52 ans, responsable socio-éducatif au centre de formation du FC Metz, très concerné par la lutte anti-homophobie, place tous ses espoirs dans la future génération de joueurs... et dans l'éducation des entraîneurs. Ce week-end, en amont de la journée internationale de lutte contre l'homophobie (ce lundi), la LFP a invité les 40 clubs des deux divisions professionnelles à floquer les maillots de leurs joueurs de numéros colorés en arc-en-ciel, symbole du mouvement LGBT. Ils les afficheront ce samedi en Ligue 2 et ce dimanche en Ligue 1. Frédéric Schaeffler, 52 ans, responsable socio-éducatif au centre de formation du FC Metz, particulièrement actif dans ce combat, n'a pas attendu cette opération exceptionnelle pour aborder le problème avec ses jeunes. Et en tant que « vieil hétérosexuel sorti de sa campagne », il sait qu'avec du travail, le chemin vers l'acceptation de l'homosexualité peut être long mais pas impossible. lire aussi Des maillots aux couleurs du mouvement LGBT pour lutter contre l'homophobie Depuis quand sensibilisez-vous vos jeunes joueurs à la question de l'homophobie ?
En tant qu'ancien éducateur spécialisé auprès de jeunes en difficulté, je m'étais déjà penché sur cette problématique. En 2019, quand je suis revenu au centre de formation du FC Metz (il y avait fait un premier passage de 2008 à 2013), le sujet de l'homophobie a été le premier que j'ai traité avec les jeunes. L'homophobie, le racisme, le sexisme forment un ensemble de problématiques sur lesquelles on doit travailler avec eux afin de les faire progresser dans leur citoyenneté et dans le respect des libertés individuelles. Pour ce faire, je me suis appuyé sur le programme de lutte contre l'homophobie du Fondaction du Football (Fonds de dotation du football français dédié aux actions de responsabilité sociétale depuis 2008) et sur le film « Footballeur et homo : l'un n'empêche pas l'autre » de Yoann Lemaire (président de l'association Foot Ensemble et auteur du documentaire), avec lequel j'ai beaucoup échangé. Avez-vous observé des résultats rapides ?
Je pensais qu'avec ces divers outils, ça allait passer comme une lettre à la poste. Mais en fait, je me suis heurté à un problème culturel et/ou religieux. Il a donc d'abord fallu que j'essaie de comprendre pourquoi, aujourd'hui encore, un jeune joueur footballeur est homophobe. Est-ce sa religion qui lui dicte de l'être ? Ou bien ses parents ? Ou est-ce parce que l'adolescent a un problème avec sa propre sexualité mais qu'il ne le sait pas encore ? Il y a une multitude de raisons. Le rôle d'un responsable socio-éducatif et de son équipe est justement de cibler la problématique de chacun et de travailler individuellement. Mais c'est un travail beaucoup plus pointu qu'il n'y paraît. Quand on a notamment affaire à des jeunes joueurs musulmans qui ont grandi dans la banlieue alsacienne, il faut tout déconstruire (leur schéma de pensée) avant de reconstruire... De quelle façon peut-on faire ce lourd travail de fond ?
C'est un sujet qu'il faut aborder avec bienveillance et écoute, sans les bousculer, ni les saouler. Dès le départ, je me suis dit : "Qui de plus crédible qu'un vieil hétéro sorti de sa campagne mosellane comme moi, pour traiter ce sujet ?" Moi, j'ai 52 ans et, à leur âge, côté homophobie, je n'étais pas meilleur qu'eux. À 13 ans ou 14 ans, je n'avais entendu parler des homosexuels qu'à travers le prisme du sida. C'est bien pour ça qu'aujourd'hui, je me sens tout à fait légitime pour leur expliquer qu'on peut malgré tout faire un grand chemin personnel et ouvrir son esprit, sans renier pour autant son éducation, sa culture ou sa religion. Mais une des premières choses essentielles à faire, c'est d'éduquer les éducateurs, notamment ceux en charge du secteur sportif. Parce que je peux vous dire que l'homophobie reste récurrente chez les éducateurs de ma génération. Certaines expressions à deux balles, telles que "on n'est pas des tapettes" ou "vous jouez comme des femmes enceintes" subsistent chez les coaches de mon âge. Il faut donc déjà veiller à ce que les éducateurs ne tiennent plus ces propos homophobes sur le bord du terrain. Cela commence par ça. « Un joueur homophobe n'est pas loin d'être raciste et sexiste... C'est un vrai paquet-cadeau » Tout l'environnement du football est-il homophobe, staff compris ?
Il ne faut pas non plus mettre une loupe sur le football en disant "regardez ces ringards !" L'homophobie n'est pas plus importante dans le football que dans la société. Mais le vrai souci, c'est cette chape de plomb qui s'est instaurée dans ce milieu. L'homosexualité est un sujet encore très tabou dans le football. L'homophobie est latente, mais elle n'est pas nommée. Avouez que c'est quand même malheureux et hallucinant qu'en 2021 on soit encore obligés de travailler sur des sujets aussi évidents que l'homosexualité, l'égalité des sexes ou le consentement... Et à chaque fois que je traite un de ces sujets, je dois traiter les autres car, en général, un joueur homophobe n'est pas loin d'être raciste et sexiste... C'est un vrai paquet-cadeau. Les jeunes parlent certainement plus volontiers du problème du racisme que de celui de l'homophobie...
Quand je leur dis que l'homophobie est la pire des discriminations, ils me rétorquent qu'ils ne voient pas pourquoi ce serait pire que le racisme. Je leur réponds : "Le racisme, oui, c'est terrible. Mais quand tu rentres chez toi, ta maman, elle te prend dans ses bras. Quand tu es homosexuel, tu peux être aussi rejeté au sein de ta propre famille. Et là, où est-ce que tu vas trouver des ressources pour t'épanouir ?"

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Pour la première fois, 32 joueurs professionnels en activité ont été mobilisés sur le sujet dans un court-métrage (Un Samedi sur la terre, réalisé par Fabien Onteniente), en plus de l'initiative de la LFP avec les numéros de maillot arc-en-ciel. Ce type d'actions a-t-il un impact sur vos jeunes ?
Elles sont importantes parce qu'on a besoin de symboles. Et le fait que des pros s'engagent enfin, c'est excellent, d'autant que parmi eux, certains, comme Andy Delort, ont beaucoup de testostérone et sont la représentation même du mâle. Ces joueurs sont des modèles pour les jeunes. Donc j'adhère à tout ça. Mais si on s'arrête à ça, c'est mort. Le "bande de tapettes" lancé en pleine colère par Presnel Kimpembe (envers le banc rennais à la suite de son expulsion, le 9 mai) montre bien que le mal est viscéral. Je ne dis pas que Kimpembeest homophobe, mais ses mots, qui ont un grand impact sur l'inconscient collectif, le sont. C'est pour ça que l'essentiel, c'est le travail au quotidien. « Je trouve beaucoup plus d'ouverture d'esprit chez les enfants et préados que chez les adolescents » Êtes-vous quand même optimiste pour l'avenir ?
Oui, car il y a un élément très positif : quand j'interroge les gamins de 10 ou 11 ans sur leur perception de l'homosexualité, on sent que pour eux, ce n'est plus du tout un problème. Je trouve beaucoup plus d'ouverture d'esprit chez les enfants et préados du collège dans lequel j'interviens, que chez les adolescents du centre qui ont déjà des certitudes, beaucoup plus dures à démonter. D'ailleurs, travailler sur l'homophobie dans les centres de formation, c'est presque déjà trop tard. Plus tôt on aborde ce sujet avec les jeunes, mieux c'est. Il faudrait pouvoir aborder le sujet dans les écoles de foot, avec les élèves de 4e et 3e, mais aussi pendant la scolarité, comme dans les pays nordiques. Si on fait ça, je suis persuadé que dans quelques années, l'homophobie, ce ne sera plus un sujet dans le monde du football. »

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