Foot - Médias - Sébastien Tarrago : « Le milieu du foot pro, qui peut l'aimer ? »

L'Equipe.fr
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Le réalisateur du documentaire « Agents, on fait comment pour la commission ? », diffusé ce dimanche (21h05) sur la chaîne L'Équipe, s'est intéressé au milieu des agents et par ricochets à celui du foot business.

Le sujet est délicat et la rareté de documentaires sur ce phénomène symbolise à elle seule la difficulté à enquêter sur ce milieu obscur et parfois sulfureux qu'est celui des agents. Ce dimanche soir (21h05), sur la chaîne L'Équipe, L'Équipe Enquête s'y colle et nous éclaire sur un système où se mêlent argent, famille et jalousie et dans lequel tous les coups semblent permis. Un entretien de l'expérimenté agent Jean-Pierre Bernès sera également diffusé dans la foulée. Sébastien Tarrago, coréalisateur avec Jules Bian-Rosa du film Agent : on fait comment pour la commission, raconte sa démarche.

« Agent de footballeur est un métier de fantasme, lié à l'argent qu'il génère mais aussi au secret qui l'entoure... Était-ce le documentaire le plus compliqué à réaliser ?
C'est le doc pour lequel j'ai le plus travaillé dans le vide, j'ai passé un temps phénoménal dans des rendez-vous et à passer des coups de téléphone pour des gens qui ont fini par refuser d'apparaître face caméra. Néanmoins, tout cela m'a nourri, cela m'a affranchi de plein de sujets et cela a nourri notre réflexion. Beaucoup préfèrent rester dans le secret, c'est comme cela...

Pour quelles raisons ?
Certains, comme on l'explique dans le film, ne veulent pas de contrôles fiscaux. D'autres sont critiqués par d'autres agents et titillés entre l'envie de répondre et celle de rester tranquille pour ne pas envenimer les choses. Il y a aussi ceux qui ne veulent pas attirer les regards parce qu'ils ont eu des problèmes avec des voyous. Il y a tellement d'argent qui circule qu'ils pensent qu'il vaut mieux rester tranquille et qu'on ne vienne pas les embêter. Puis il y a tout simplement toutes les bizarreries et les choses illégales.

Une partie du documentaire est consacrée au phénomène grandissant des « faux agents » (membres de la famille, agents non licenciés, etc.), qui travaillent dans l'illégalité. Pourquoi est-ce si difficile à assainir ?
Je ne vois pas de solution... Tout ce bazar arrange un peu tout le monde. Les agents, ou ceux qui se disent agents, ont leur part de responsabilité mais pas plus que les joueurs et les dirigeants. Il n'y a pas les gentils agents d'un côté et les méchants agents de l'autre, c'est plus complexe. Et les dirigeants ont une responsabilité immense. Finalement, je me suis demandé si on n'avait pas produit un documentaire sur le milieu du football plus que sur celui des agents...

Du football business surtout...
Cela faisait un moment que je voulais traiter ce sujet. Finalement, c'est en entrant par le prisme des agents qu'on raconte ce foot pro. Et qu'on le veuille ou non, c'est un milieu dégueulasse. Heureusement, il existe de belles histoires et des émotions fantastiques qu'on vit à travers le jeu. J'aime le football... Mais le milieu du foot pro, qui peut l'aimer ? C'est impossible. Ceux qui disent le contraire mentent ou ne le connaissent pas.

Dans les commentaires ou les témoignages, on sent une forme de prudence au moment de citer certains noms...
Mais on a une responsabilité, on est une chaîne de télévision pas une petite chaîne YouTube, il faut être carré au niveau juridique. Je voulais avant tout montrer le fonctionnement du système mais pas forcément mettre en accusation telle ou telle personne. Je préfère ne pas donner le nom du joueur qui réclame un million d'euros pour son père plutôt que de ne pouvoir rien dire du tout parce qu'on risquerait un procès en diffamation. Quand John Williams (directeur sportif d'Amiens et ancien agent) nous explique que des agents lui ont proposé des rétrocommissions, c'est fort... même s'il ne cite pas de noms. On sait que cela existe, mais là c'est un directeur sportif qui nous le dit face caméra.

Les présidents de clubs sont frileux, notamment au sujet de ces « faux agents ». On sent que cela les gêne aux entournures...
Les dirigeants de club sont, d'une certaine manière, les principaux responsables, même si je peux aussi les comprendre. Ils sont confrontés à la concurrence des autres présidents, qui accepteront et signeront le joueur, et à une réglementation différente en Europe. Ils ont cette circonstance atténuante mais ils ne sont quasiment jamais dans la légalité avec ces gens-là. C'est ce qui est fou, tout ce système est accepté par tout le monde.

L'ancien agent Marc Roger est pour le coup très bavard... C'est plus facile quand on a coupé avec ce milieu...
Dans les années 90, c'était le roi du monde. Il était l'agent de Vieira, Anelka, Henry, Wiltord, Makelele... Il a eu ses problèmes, il a tout perdu et, quand il s'est retourné, il n'y avait plus personne. Cela t'interpelle sur ce que tu as vécu...

Du coup, il parle librement de tous les vices...
Bien sûr, il évoque les petits mensonges, les trahisons, les coups de bluff, les soirées, les filles... Tout ce qu'on retrouve dans les milieux où il y a du pouvoir et beaucoup d'argent. Il raconte quand même qu'il a fait une sorte de cambriolage à Monaco pour récupérer des papiers pour Thierry Henry auprès de maîtres chanteurs !

Vous connaissez ces agents et ce milieu depuis des années. Avez-vous été encore surpris en travaillant sur ce documentaire ?
Pendant le tournage, il y a eu un moment où j'ai été un peu écoeuré. Pas forcément par les agents mais par ce « football circus ». On est baigné dedans, on y participe un petit peu à notre manière par des articles ou des shows télé... Mais je me suis dit à un moment : « Que tout ça est vain et triste ». Tous ceux qui sont dans ce milieu, nous-mêmes parfois, ne se rendent plus compte que c'est une bulle dans laquelle on s'autorise tout et où plus rien n'est choquant. »