Football: instabilité, burn-out... enquête sur la santé mentale des entraîneurs

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Sollicité en zone mixte par les équipes de Prime Vidéo, le 15 avril au Parc des Princes, l’entraîneur du RC Lens, Franck Haise, s’est adressé à son confrère Julien Stéphan, au chômage technique depuis son départ de Strasbourg en janvier, pour lui adresser ses meilleurs vœux de réussite. "Le métier d’entraîneur n’est pas simple", a-t-il évalué avec cette formule sibylline, agrémentée d’un sourire rempli de compassion confraternelle. Le regretté Gérard Houllier estimait que la vie d’un entraîneur se scinde entre "20% de bonheur et 80% d’embrouilles, de soucis et de conflits". Entraîner dans le milieu du football professionnel est un métier qui consume à petit feu. L’entraîneur de Dijon Pascal Dupraz l’a décrit comme celui d’un homme tourmenté, "toujours collé à son défibrillateur".

"Quand tu fais la photo en juillet pour le site de la Ligue et que tu vois ta gueule en conférence de presse au mois de mars, tu te dis 'mais j’ai pris quinze ans !'", feint de s’étonner Philippe Hinschberger, interrogé par RMC Sport. L’ancien joueur de Metz (1977-1992) n’est pourtant plus tout neuf dans le métier, puisqu’il entraîne depuis la fin des années 1990, essentiellement en Ligue 2 - à Louhans-Cuiseaux, Niort, Le Havre, Laval, Créteil et Metz (L2 et L1). Récemment, il a été écarté par Amiens, une décision à laquelle il a activement participé, nous a-t-il confié. Hinschberger ne se reconnaissait plus dans cette équipe: "Quand tu échoues trop souvent c’est dur, tu retombes dans les interrogations après chaque match, c’est usant."

"Si je perds un match, je dors très rarement, confesse à RMC Sport Christophe Pélissier, l’entraîneur de l’AJ Auxerre, dont l’équipe lutte en cette fin de saison pour se maintenir dans l’élite. Quand on joue trois matches par semaine, je suis usé mentalement, j’ai de l’admiration pour les coachs qui jouent 70 matches par saison à très forte pression. C’est bien simple, la semaine qui marque la fin du championnat, j’ai toujours une angine, une otite ou je suis bloqué du dos, c’est assez systématique."

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Vivre son métier sans s’oublier

La lutte contre l’épidémie de Covid-19 a exposé la santé mentale des athlètes, et renseigné sur les souffrances qu’ils s’efforçaient de masquer jusqu’alors. Si le sujet demeure tabou et les barrières difficiles à faire tomber, il est aussi mieux documenté. La Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels (FIFPro) s’en est emparée et a montré que les footballeurs constituent un groupe sujet à des troubles psychologiques. En revanche, aucune étude n’est parue sur le cas des entraîneurs, dont le poste est pourtant l’un des plus stressants que l’on puisse imaginer. De jour comme de nuit, de grosses responsabilités pèsent sur leurs épaules : préparer chaque rencontre, manager une myriade de personnalités aussi diverses que complexes pour mieux former une équipe, en prendre soin, anticiper et s’adapter aux imprévus, répondre à la presse, le tout dans des situations à forts enjeux. Une vie tumultueuse, en somme.

"Chaque jour il se passe un truc : un gars se tape le pied dans les toilettes d’une boîte de nuit à trois heures du matin. Il est 9h30, on s’entraîne à 10h30. Tu ne sais pas s’il va s’entraîner parce qu’il doit faire un essai avec le staff médical, t’as tout le temps des trucs. C’est ma grande crainte. Le matin du match, quand je me réveille, je mets toujours le groupe Whatsapp avec les infos médicales: 'Quelles sont les mauvaises nouvelles de la journée ?'", témoigne Hinschberger. Un enchaînement de contre-performances, des tensions qui se créent autour des exigences du club, la bronca des supporters : l’atmosphère peut devenir délétère et échapper à tout contrôle quand les choses tournent mal. L’entraîneur risque alors de s’égarer, vis-à-vis de ses joueurs, vis-à-vis de lui-même. "C’est quand on est dans le tourbillon que les grosses erreurs arrivent", abonde auprès de RMC Sport l’ancien défenseur de l’OM (1985-1987) Jacky Bonnevay, entraîneur au début des années 2000, puis adjoint de Gernot Rohr, Vahid Halilhodzic ou encore Claude Puel.

Un phénomène exacerbé dans le cadre d’une saison à quatre descentes, qui accentue la précarité du métier, les conséquences du match pouvant être encore plus néfastes. La saison 2022-2023 a d’ailleurs battu un record d’instabilité pour les entraîneurs. Avec neuf entraîneurs remerciés avant la mi-saison, l’exercice était déjà inédit sur la rapidité de ces renvois. "Quand vous avez tout l’environnement qui brûle autour de vous, on ne se rend pas forcément compte à quel point on est impacté", constate le préparateur mental Nicolas Gouspy, qui accompagne des entraîneurs sur la gestion de leurs émotions, des enjeux relatifs à leur profession. "Au bout d’un moment, qu’on le veuille ou pas, quand on s’oublie dans son travail, on perd en performance. Toute la difficulté, c’est de rester suffisamment lucide par rapport à ce qu’il se passe en nous, par rapport à la façon dont on vit les événements qui se succèdent. Cela ne se fait pas du jour au lendemain. Comme un burn-out, c’est un affaiblissement qui se fait sur la durée."

L'éviction, une épreuve traumatisante

De surcroît, le métier d’entraîneur est devenu plus difficile à exercer ces dernières années. Le constat recueille un large consensus auprès des personnes que nous avons interrogées. De fait, les sources de stress se sont multipliées : de l’avènement des réseaux sociaux qui alimentent la cacophonie médiatique à l’environnement du club qui bascule sous des influences que les entraîneurs ne maîtrisent pas toujours. "Cela a toujours existé dans le sport de haut niveau, témoigne auprès de RMC Sport Christian Gourcuff. Quand vous perdez dix matches, c’est compliqué, mais ça s’est accéléré, dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs. Vous gagnez deux matches, vous êtes le meilleur entraîneur du monde, vous perdez deux matches, vous êtes en difficulté. Ce n’est pas vrai partout, certains cadres de travail sont quand même plus solides que d’autres, mais on est quand même fragilisé par cet environnement. On est porté aux nues et puis après… C’est la capacité à rester lucide quand on est porté en haut qui est fondamentale pour tenir quand on est plus en difficulté."

"Tu perds trois matches, tu es menacé aujourd’hui, de plus en plus. Pourquoi ? Parce que les entraîneurs ont des agents. Tu perds trois matches, t’as les agents qui appellent le président : 'tiens, si vous êtes en difficulté, j’ai peut-être l’homme qu’il vous faut, ça leur donne des idées qu’ils n’auraient peut-être pas eu avant", fulmine Philippe Hinschberger. Limogé par Amiens, l’ancien coach du FC Metz a vécu ce qu’il a déjà expérimenté à plusieurs reprises par le passé : "une mort lente." "Tu meurs un petit peu à chaque fois, je suis mort trois ou quatre fois dans ma vie professionnelle", confesse-t-il à RMC Sport. Un départ peut être violent à encaisser sur le plan psychologique, et marquer durablement les entraîneurs.

"Surtout la première fois, ça peut être très difficile, voire traumatisant", souligne Jacky Bonnevay. "Les commentaires après le licenciement sont dramatiques", déplore l’écorché vif Christian Gourcuff. Bien qu’il soit retiré du monde du football, l’ancien coach emblématique de Lorient éprouve encore de "la haine" envers la famille Pinault, propriétaire du Stade Rennais. Un ressentiment tenace et potentiellement destructeur qu’il nourrit depuis la fin de son aventure rennaise qu’il "ne digère toujours pas".

"Il est important que les entraîneurs soient en capacité par eux-mêmes - c’est souvent une question de lucidité à l’instant T - de prendre leurs distances avec ce qu’il se passe, estime Nicolas Gouspy. Car même si un entraîneur est remercié avec pertes et fracas, il ne faut pas oublier qu’il a été recruté. Sauf que, quand vous prenez de plein fouet un licenciement brutal, vous pouvez être tenté de ne penser qu’à ce qui s’est mal passé entre temps. Il a très bien pu parfaitement manager son équipe pendant un laps de temps suffisamment important, sauf que quand on a été remercié et qu’on joue le rôle de bouc émissaire, comme c’est trop souvent le cas des entraîneurs…" "Tu as un sentiment de colère", complète Philippe Hinschberger. Puis vient le vide absolu. "Parce que tu passes de tout à rien, d’une hyper activité à plus rien, le néant, la mer d’huile", souligne encore le Lorrain.

"Une forme de paranoïa"

Le football souffre d’un retard sur la prise en charge de ces problématiques. Même si l’AS Monaco montre l’exemple avec des professionnels de la santé mentale intégrés au staff et à l’équipe première. Les jeunes entraîneurs (ndlr, Paulo Fonseca possède son propre préparateur mental) sont aussi beaucoup plus disposés à s’emparer du sujet que leurs aînés. Ces derniers sont peu enclins à s’entourer d’un tiers qui va se détacher de la pression liée au football, notamment en matière de relations interpersonnelles au sein d’un groupe. "C’est complètement con, reconnaît Philippe Hinschberger. Quand on est en rupture de confiance, on n'a pas toujours le bon discours, on est tout le temps en ébullition. Il faut quelqu’un d’autre qui parle au joueur."

"En tant qu’acteur direct de la relation entraîneur-entraîné, les entraîneurs ne peuvent évidemment pas proposer un espace de parole libéré des enjeux pour les joueurs. Ils peuvent faire beaucoup de bien ponctuellement, par leur écoute, leurs conseils, leur attention… mais joueur comme entraîneur sont trop impliqués pour accéder à la même liberté d’échange qu’un tiers peut offrir", confirme Alexandre Le Jeune, confronté quotidiennement à cette problématique auprès des jeunes de l’INF Clairefontaine et des joueurs professionnels venus se soigner au centre national.

Or, d’après les témoignages que nous avons pu recueillir, les entraîneurs considèrent bien souvent, à tort ou à raison, que la préparation mentale, qu’ils associent à la partie managériale, relève presque exclusivement de leurs attributions, alors qu’ils n'y sont pas formés. Cela tient en partie à une suspicion excessive à l’égard d’un tiers qui viendrait s’immiscer dans leurs affaires. "Une forme de paranoïa", acquiesce l’ancien joueur Pascal Saint-Yves, qui parle désormais à l’oreille des footballeurs. L’intervenant extérieur fait peur.

"Deux tiers des entraîneurs de Ligue 1 et de Ligue 2 ont le coach du coach. Ils ne le disent pas parce qu’ils pensent que cela pourrait être mal interprété", souffle-t-on pourtant à l’Unecatef, le syndicat des entraîneurs. Christophe Galtier a été l’un des rares à s’ouvrir sur le besoin qu’il avait ressenti de se faire entourer à des moments clés de sa carrière pour mieux appréhender la gestion de son groupe (il a notamment collaboré avec Pier Gauthier, ancien tennisman et ex-coach de Sébastien Grosjean), mais l’entraîneur du PSG fait figure d’exception. "Je pense qu’un entraîneur digne de ce nom a tout intérêt à être accompagné dans sa préparation mentale quand il en a besoin, et ne pas attendre le dernier moment, quand tout va mal", avertit Nicolas Gouspy. "Pour tomber du premier étage, et pas du dixième", conclut Jacky Bonnevay.

Article original publié sur RMC Sport