Les fratries de l'esport (1/3) : Mence et Rafsou, les frères retrouvés

Abdelhamid « Mence » Fares et Fouad « Rafsou » Fares ont rejoint l'ESTAC pour la saison 2023. (ESTAC)

Les fratries de l'esport (1/3) : Longtemps opposés et rivaux sur FIFA, Abdelhamid « Mence » Fares et Fouad « Rafsou » Fares se retrouvent enfin coéquipiers cette saison, à Troyes, accomplissant un rêve familial.

Le 3 juin 2021, l'e-Ligue 1, le championnat de France des clubs sur FIFA, battait son record d'audience : environ 15 000 spectateurs en pic, pour sa demi-finale entre l'Olympique de Marseille et l'Olympique Lyonnais, soit pas loin du double de la finale, disputée quelques jours plus tard. Sur le stream, les spectateurs présents ce jour-là étaient tous réunis pour avoir la réponse à la question qui agite la scène française depuis des années : mais qui est le meilleur des frères Fares ?

Ce jour-là, c'est l'OM de Fouad, dit « Rafsou », l'aîné, qui a pris le dessus sur Abdelhamid « Mence ». Au plus grand dam de sa mère. « Quand je lui parlais du match, elle me disait : « J'espère que c'est ton frère qui va te battre, tu gagnes tout le temps, j'ai envie que lui aussi soit heureux » », se marre le vainqueur. Ardemment souhaitée par les fans, la revanche n'aura pas lieu en 2023. Et pour cause : le 13 octobre, les deux frères ont réalisé leur rêve, en signant, pour la première fois de leur carrière, avec la même équipe, l'ESTAC Esports, structure officielle du club de football de Troyes. « Jouer avec lui, ce serait mon souhait le plus cher, confiait Mence, quelques semaines avant cette signature. Et je sais que ma mère et mon père seraient très heureux de nous voir avancer dans la même direction. »

Des débuts dans l'esport... au supermarchéPar le passé, à défaut de même direction, les Fares avaient déjà suivi la même trajectoire. Celle de deux frangins du Beaujolais, qui ont découvert l'esport au hasard d'une compétition dans un supermarché, et gravi quatre par quatre les échelons du FIFA compétitif. « C'est mon père qui, en faisant les courses à Mâcon comme chaque semaine, nous avait dit qu'il avait vu un tournoi pour gagner FIFA 15 et qu'il nous avait inscrit. Il nous avait dit « Cette année, je ne vous l'achète pas, c'est vous qui allez le gagner » », raconte Mence, 23 ans aujourd'hui. « Mon frère perd en quarts et moi je perds en finale, contre un joueur semi-pro, complète Rafsou, 25 ans. On a gagné un bon d'achat, 30 euros. De quoi payer un demi-jeu, quoi. Et c'est à ce moment qu'on s'est dit qu'on pouvait peut-être se mettre à la compétition. »

Ensemble, les Fares commencent à écumer les tournois, s'entraînent sur des groupes Facebook, se frottent « un peu impressionnés » à des « semi-pros aux maillots flashys », prennent part chacun leur tour à des championnats de France. Avant l'explosion, en 2017, de Rafsou, l'année où EA Sports décide de massivement investir dans l'esport. Premier Français à réussir à un 40-0 sur Ultimate Team, mis en avant par des influenceurs, il s'illustre lors d'un tournoi disputé sur la scène de l'Olympia, qui le propulse. « En quatre mois, je suis passé en quelques semaines de vouloir me concentrer sur l'école à signer un contrat pro avec l'OL, le club dont j'étais le plus fan depuis tout petit », se rappelle-t-il.

« Le petit frère », une étiquette collanteDans la foulée, le néo-Lyonnais est sacré meilleur joueur de France, vice-champion du monde, et accumule les followers sur les réseaux sociaux. Tandis que Mence, coincé chez ses parents, doit prendre son mal en patience. Pour passer pro, il attendra FIFA 19. « J'ai longtemps été catalogué comme le petit frère de Rafsou, donc il fallait prouver que j'étais bon par moi-même, confie le cadet, qui s'est refusé de demander des conseils ou des parties d'entraînement à son aîné. Mais je n'en ai pas vraiment souffert, parce que ce que fait Fouad a toujours été une fierté pour moi et ma famille. Je me suis dit que s'il arrivait à le faire, je pouvais le faire aussi. » « Je pense qu'il me voyait comme un adversaire, confirme Rafsou. Il a vraiment cette volonté d'y arriver par lui-même. En tournoi, on était souvent dans notre coin, avec notre coach... Même si on voulait tous les deux que l'autre aille le plus loin possible. »

Pour expliquer leur réussite parallèle, les Fares n'invoquent ni le hasard, ni la génétique, mais mettent en avant leur mentalité de « winner », inculquée dès l'enfance par leur père, qui les coachait dans les équipes de jeunes de Villefranche-sur-Saône. « Cinq ou six fois par semaine, il faisait 60 kms par jour pour nous emmener au foot, se souvient Mence. Et il nous disait clairement : si je fais autant d'efforts, c'est pour que vous soyez les meilleurs. C'était le cas dans tout ce qu'on faisait. Je pense que si on n'avait pas été chauds sur FIFA, c'aurait été sur un autre truc. » « On était trop petits pour réaliser son investissement, complète Rafsou. Mais on l'a compris plus tard. On a toujours eu cette mentalité de gagnants, on déteste perdre. »

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En se rejoignant à Troyes, les deux joueurs vont renouer le fil de cette enfance passée à s'entraîner ensemble au foot puis à FIFA, chez eux, mais aussi lors de leurs vacances en Algérie, dans des salles de jeux où « celui qui perdait devait payer la partie » et où ils ne dépensaient jamais plus de dix centimes. Et le duo est sûr de pouvoir briller. « Contrairement à d'habitude, où quand tu n'es pas d'accord avec ton coéquipier tu te tais et tu avances, là on se dit tout, assure Mence. On ne craint pas nos réactions. On peut s'embrouiller et continuer à jouer et marquer. » Des buts que leur mère pourra célébrer sans état d'âme.