Golf - Masters 97 - Masters 1997 : Ce Mozart est un tueur

L'Equipe.fr

C'était en 1997 dans l'Équipe au lendemain de l'historique premier succès Majeur du Tigre : Derrière son sourire craquant, Tiger Woods cachait une volonté farouche de s'inscrire dans l'histoire de son sport. Et son impressionnant triomphe a tant marqué ses adversaires qu'il ne devrait pas s'arrêter de sitôt. Assis sur son pliant au milieu de la foule des red necks, péquenots du Sud endimanchés, Phil Knight, le propriétaire de la première marque d'équipements sportifs de la planète, regardait son retour sur investissement prendre de la vitesse sur le green du n° 11, premier trou de l'Amen Corner. Et l'on voudrait que ce gamin-là soit comme les autres. Un drive d'une profondeur incroyable, un sandwedge pour survoler l'eau et ce putt en pente douce de six mètres pour finir d'achever d'humilier ce par 4 de quatre cent cinq mètres, le golf peut être une activité d'une extrême simplicité, il surfit d'y consacrer une petite vingtaine d'années de sa vie. « Facile ? sourit Tiger Woods, vingt et un ans, étudiant en rupture de ban à Standford et plus jeune vainqueur de l'histoire des Masters, sûrement pas. En revanche, je crois que si le « Big Guy in the sky » — le grand type dans le ciel — m'a donné ce talent, c'est pour avoir un rôle de modèle auprès de ceux de mon âge. J'espère avoir une influence positive sur leur vie et que les jeunes vont se mettre à jouer et à se dire que le golf c'est cool.»Tigre bois n'aime pas l'eau Au club-house d'Augusta National, demeure coloniale réchapée de l'incendie à grand spectacle de Autant en emporte le vent, Hughes Norton, l'agent de Tiger Woods, collé dans un fauteuil de vieux cuir vert, a les yeux comme des soucoupes et les doigts qui s'agitent. Heureusement que ce n'est pas lui qui putte, mais dans le bocal aux requins, c'est tout de même lui le roi de la fête. Quasi crevé, la gueule ouverte quand il perdit Norman, il y a deux ans, il n'a aujourd'hui que des amis. Normal, les 480 000 dollars et toute la vaisselle d'argent et de cristal que Tiger Woods va recevoir tout à l'heure en enfilant sa veste d'un joli vert dollar, ne sont qu'une petite partie de l'iceberg au pognon qui l'attend. Et l'on voudrait que ce gamin-là soit comme les autres... Tiger Woods est soulagé, il vient de passer le virage de l'Amen Corner où, d'ordinaire, se joue le destin des Masters. Comme le commun des golfeurs, le « tigre des bois » n'aime pas l'eau. «Ce n'est que sur la fin du retour que j'ai pensé a battre le record du tournoi. Il est si facile de se perdre dans l'eau.»50m de plus que les autres Le sens de l'histoire et celui du détail : c'est probablement la première force de ce jeune homme peu ordinaire. Vouloir férocement être le plus jeune, le plus fort, le premier et l'unique, pour satisfaire la dévorante ambition d'un père, et ne pas penser à plus d'un coup à la fois. «Si j'avais déjà rêvé au moment où l'on enfile la veste verte du vainqueur? Non, jamais. Dans mes rêves, il y avait, en revanche, un drive parfait au 16 ou une approche au 17, un putt de cinq mètres qui rentre, tous les coups qui, mis bout à bout, permettent d'arriver à ce moment-là.» Et quand on lui demande à quel âge il a commencé à rêver sérieusement d'une victoire à Augusta, il répond : «À dix-neuf ans, la première fois où j'ai été invité à y jouer.» Car, si l'on peut douter, avec ceux qui croient qu'il est indispensable de courir pour en connaître toutes les vertus, que le golf soit un sport, on est en revanche bien obligé d'admettre que c'est une discipline. Et que ce sens du détail, et de sa place dans l'histoire, se retrouvent dans l'exécution d'un swing qui est, selon Jack Nicklaus, le compromis parfait entre une souplesse innée et l'acquis d'années de travail d'une infinie minutie.Le Masters avec 5 clubs On a beaucoup parlé déjà de l'incroyable précocité de Tiger Woods qui drivait à deux ans des mashmallows dans la bouche de l'acteur Bob Hope pour un show télévisé et jouait "scratch" à douze. Beaucoup parlaient de son swing hélicoïdal, de cette épure athlétique parfaitement taillée qui s'enroule autour d'une colonne vertébrale à la laxité quasi féminine. On a tous entendu l'explosion de la tête de son driver dans la balle, le coup de fouet qui la propulse à plus de trois cents mètres. Mais on n'a rien vu quand on ignore la précision de son jeu d'approche, la douceur et la rigueur de son putting, son sens du parcours, enfin. Les cinquante mètres qu'il prend à tout le monde au départ lui donnent une telle sécurité qu'il aurait même pu alléger la charge de son caddie aux moustaches d'otarie, tout droit sorti d'une bande dessinée, en jouant le Masters avec quatre ou cinq clubs seulement. «Non, non, je ne crois pas que j'aurais pu faire une chose pareille, proteste-t-il. Modestie ? Non, reconnaît-il, diplomatie.» Car Tiger Woods, qui maîtrise depuis si longtemps l'art d'aborder les médias qu'il en paraît trop lisse, comme poli par les années de formation militaire imposées par son béret vert de père, sait parfaitement ce qu'il doit à l'équipementier qui lui a offert 20 millions de dollars de contrat et le luxe de continuer à utiliser un sac aussi disparate qu'une trousse d'écolier. Et l'on voudrait que ce gamin-là soit comme les autres...«Il ne joue pas pour l'argent » Fils, champion et héros. CBS ne s'est pas trompé de titre en montant à la hâte une biographie du vainqueur, diffusée au matin du dernier tour. Car Tiger Woods est exactement le fils que toute l'Amérique rêve d'avoir. Qui annonce au soir de son premier grand triomphe professionnel qu'il va reprendre par correspondance ses études d'économie à Standford et qui, quand on l'interroge sur la couleur du polo qu'il portait dimanche pour monter vers la gloire, répond sans humour : «Le rouge. Ma mère pense que c'est ma couleur de force. Et il faut toujours faire ce que dit sa mère.» On ne voit pas qui peut aujourd'hui l'empêcher de toucher bientôt au mythique Grand Chelem que personne n'a jamais fait en cette forme. Comme au poker, tout le monde s'est couché devant le jeune Mozart au regard de tueur. Tous les durs à cuire du circuit ont, en effet, rendu hommage à un triomphe qu'ils ne croyaient sans doute pas si précoce.Red black and green Et si le vent d'Ecosse ou l'étroi-tesse des fairways de l'US Open ne seront pas forcément aussi cléments à son drive atomique que la douceur des pentes de Géorgie, Tiger aime suffisamment la bagarre pour s'imposer au corps à corps à quelques-uns de ses suiveurs qui pourraient être son père et qui se disputèrent gentiment dimanche la deuxième place. Si riche déjà que seul compte désormais son dévorant désir de marquer l'histoire de son sport. Héritier d'Artur Ashe et de Muhammad Ali, auxquels il a emprunté tout à la fois la sagesse et l'ambition, Tiger Woods a fait dire à Jim Torpe, le seul autre joueur de couleur à avoir régulièrement disputé le circuit pro : «Tiger ne joue pas pour l'argent, il joue pour gagner. Moi, je jouais pour essayer de nourrir ma famille ; lui, il a faim de victoires et sa volonté de faire l'Histoire est fabuleuse.» Nick Faldo, réduit au rôle de tailleur du dimanche, vient d'enfiler la veste du vainqueur à Tiger Woods. Derrière le bar de la salle de presse, le visage d'une black marna se fend d'un large sourire. « My my, red green and black, that's suits him great. » Eh oui, rouge, vert et noir, ça n'est pas l'arc-en-ciel de tout le monde. Et on voudrait que ce gamin-là soit comme les autres...

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