Golf - Masters - Garcia, le métier d'homme

L'Equipe.fr
Sergio Garcia est devenu majeur sur le tard, hier en remportant le Masters d'Augusta. Après vingt ans de succès frôlés, de déceptions et parfois d'immaturité, "El Niño" a su évoluer pour arracher sa première veste verte, en play-off face à Justin Rose.

Sergio Garcia est devenu majeur sur le tard, hier en remportant le Masters d'Augusta. Après vingt ans de succès frôlés, de déceptions et parfois d'immaturité, "El Niño" a su évoluer pour arracher sa première veste verte, en play-off face à Justin Rose.Échouer soixante-treize fois, puis gagner. Comme un homme, en plus. Sergio Garcia a donc fini par y arriver, lui le malchanceux du dernier putt, le né au mauvais moment, voire le geignard lunatique, fortiche pour blâmer la terre entière plutôt que lui même.En remportant le Masters avec une force de résilience extrême, l'Espagnol a su bousculer sa nature pour enfin s'imposer en Grand Chelem. Voici comment el "Niño" s'y est pris, pour montrer à soi et aux autres qu'il est enfin devenu un vrai grand.Ne pas toucher au jeuSergio Garcia joue au golf de la même façon depuis toujours. Un driving diabolique et des greens touchés par tonnes.Dans ces conditions, pas besoin de rentrer des kilomètres de putts, comme devait le faire un Tiger Woods pour rattraper ses bévues de swing quotidiennes.Garcia, c'est la maitrise de la balle, guidée par des mains qui nourriront encore le cliché des Espagnols aux mains d'or. Il n'aura jamais lâché son père, seul coach jamais connu. Même quand les plus grands entraineurs de la planète le suppliait de les rejoindre, histoire d'aller trouver des problèmes là où il n'y en a jamais eu. Dans ses courtes périodes de doutes (en 2003 et 2010), Garcia ne jettera rien de sa gestuelle pour recommencer à zéro. À Augusta, il aura une nouvelle fois dominé les stats de swing, avec 75 % de greens touchés. Son putting est peut-être un poil meilleur depuis trois ans, grâce à l'adoption d'un grip dit en "porte plume". Mais ne cherchons pas dans la technique, car selon lui, cette victoire vient de ses tripes : «Plutôt que de retenir des coups, c'est de ma force de caractère dont je suis le plus fier. J'ai douté, jai beaucoup réfléchi sur moi-même et on m'a beaucoup aidé aussi. Je suis toujours le même type, mais j'essaie simplement d'être positif.»Fini de geindreLes ennemis de Garcia ont toujours aimé le définir comme un geignard, viscéralement incapable de s'imposer au plus haut niveau.Selon lui, ça a longtemps été souvent de la faute du sort (virgule à 2m du trou pour rafler le British Open 2007), des adversaires qui montaient le public contre lui (Tiger Woods, au Players Championship 2013), ou d'un parcours «injuste» (à Augusta justement, en 2009).Au Masters 2012, son «je n'ai pas le talent pour gagner en Grands Chelem», restera longtemps tatoué sur son front. Puis, à l'approche de la mi-trentaine, Garcia a commencé à changer d'approche.«Chercher le plaisir», «acceptation de l'échec» ou «indulgence», ces termes se mirent de plus en plus à sortir de sa bouche.Peu avant sa victoire au Players Championship 2015, il nous confiait un début de changement : «J'ai les qualités pour gagner plusieurs Majeurs et j'aurai encore beaucoup d'opportunités. Pourquoi ? Justement car j'en suis capable.»Et dans un Masters 2017 battu par le vent jusqu'au vendredi, puis au leaderboard serré dimanche, cette acception de l'échec aura été capitale dans la conception du succès.Il n'aura à peine remarqué vendredi une erreur de marqueur au 10, changeant un simple bogey en un triple (l'erreur sera vite corrigée).Son micro-putt raté au 9 le lendemain ? Pas de grimace ou de menton bas pour marquer le coup. Juste, planter le tee au trou suivant et enchaîner, sans pester.Le Valencian aura composé avec ses erreurs comme jamais dans une semaine majeure. Ses swings bloqués lors du dernier tour au 10, au 11 puis surtout au 13 auraient pu offrir le tournoi à Justin Rose.Mais non, en souriant au parcours, Augusta le lui aura bien rendu, en lui offrant à chaque fois un échappatoire.Garcia : «Après ce drive du 13, j'aurais par le passé râlé sur mon caddy à base de "Pourquoi la balle n'a pas traversé les arbres" etc. Mais non, j'ai accepté, puis j'ai tout fait pour sauver le par puis pour réaliser un finish d'enfer.»Du calme autant que de fougueDu talent, presque vingt ans chez les pros et peut-être la meilleure frappe de balle de la planète, Garcia s'est servi de tout cela pour créer l'écart.Un birdie presque impossible au trou 1 samedi et aussi cet eagle frôlant la perfection au 15 dimanche (drapeau heurté pour albatros), pour revenir à égalité avec Rose.Mais ces instants de furia n'auront de sens qu'associés avec un calme total, lui qui personnifiait tant l'expression "à fleur de peau" sur un parcours.«Je l'ai senti en arrivant au golf ce dimanche, explique Garcia, je ne me suis jamais senti aussi calme sur un dernier tour de majeur. Si j'ai bien été un peu nerveux le samedi, je n'ai jamais senti aujourd'hui la moindre nervosité.»Se relever à chaque chutesAprès 73 majeurs sans victoire, Garcia a appris à attendre son tour.Dix ans après son échec du British Open de Carnoustie, Garcia aura eu hier un nouveau putt court pour lancer son palmarès en Grand Chelem. Il rembobine cette fin de 72e trou : «J'ai joué ce putt plusieurs fois à l'entrainement et à chaque fois, il avait glissé vers la gauche. J'ai donc visé le bord droit, mais la balle n'a pas tourné...»L'ancien Garcia ne s'en serait sans doute pas remis. Mais cette balle de match ratée ne l'empêchera pas, moins de vingt minutes plus tard, d'en enquiller un deux fois plus long, pour birdie et pour la gagne : «Même si Justin m'a facilité la tâche (en faisaint bogey, ndlr), je savais que j'en étais capable. C'est ce qui m'a permis d'y arriver.»Ne pas lâcher dans la bagarreSergio Garcia aura livré un vrai match-play à Justin Rose. D'abord en tête, l'Espagnol verra même l'Anglais prendre deux points d'avance, après le 11.Et si les USPGA 1999 et 2008 furent perdus down the stretch face à Woods et Harrington, le scénario ne se répétera pourtant pas à Augusta.Ses deux coups de fers du 14 (fer 9 presque "donné") et son fer 8 au 15 ont fait vaciller Rose. L'un des plus solides joueurs de la planète finira même par lâcher en mort subite, d'un drive slicé dans la pinède. "JR", beau joueur mais quand un poil surpris par une telle résistance : «Après son drive du 13 et sa pénalité, je pensais pourtant que c'était réglé pour Sergio...»Après avoir longtemps butté face à des concurrents au sommet de leur carrière (Woods, Mickelson, Harrington, McIlroy ou Spieth), Garcia a su cette fois bousculer son destin.Cette force tirée du passé, il l'a racontera ainsi : «Ces gars ont fait de moi un joueur meilleur et même si leur présence m'a couté quelques tournois, sans eux, ma carrière n'aurait pas été aussi bonne.»Trouver sa compagneSergio Garcia aura trouvé l'équilibre dans sa vie, puis dans son golf, en se fiançant cet hiver avec Angela Akins. La journaliste de Golf Channel n'aura pas laché son futur mari du Masters, comme c'est souvent le cas depuis 2015.Après des échecs sentimentaux qui mirent Garcia au plus bas (avec Martina Hingis, puis avec la fille de Greg Norman), cet épanouissement personnel semble indissociable de sa maturation :«Elle m'est d'une aide inestimable, a t-il expliqué le mois dernier, au sujet de cette ex golfeuse de haut-niveau. Quand votre vie hors golf est en place, votre esprit est plus clair, vous êtes plus joyeux et cela rejaillit sur tout le reste.»Et accepter l'héritagePas facile pour Garcia d'évoluer à Augusta, là où ses compatriotes Severiano Ballesteros et José-Maria Olazabal se sont imposés quatre fois en fin de siècle dernier.Avec trois top 10 au Masters depuis 2002, le successeur dans la tradition espagnole a pourtant su se nourrir de ses aînés. D'abord pour devenir un pilier de l'équipe européenne en Ryder Cup et, désormais, pour s'afficher aux côtés de "Seve" et "Txema" au palmarès du premier majeur de la saison.Devenu maître le jour du 60e anniversaire de feu Ballesteros, Garcia a surtout rendu grâce à Olazabal : «Ce sont mes idoles et ils m'ont aidé tout au long de ma carrière. Mais récemment, José-Maria m'a poussé à croire davantage en moi. Il m'a dit, "tu sais, je ne partage pas encore mon casier au vestiaire des champions. Mais j'aimerais le faire avec toi". Ces mots m'ont touché au coeur et cela m'a tant aidé pour y arriver.»Le 9 avril 2017 et après 19 tentatives, Sergio Garcia a fait plus que de gagner le Masters. À 37 ans, il a fini de devenir un homme.

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