Jianan Yuan, patronne des Bleues au parcours atypique

Ongles assortis au maillot bleu, Jianan Yuan est monté quatre fois sur un podium européen en deux ans, en double et par équipes, et a disputé un quart de finale en simple à Munich l'été dernier. (R. Gros/ETTU)

Ses résultats et son âge font de Jianan Yuan, 37 ans et 17e mondiale, la leader de l'équipe de France qui affronte la Slovaquie ce mardi en qualification pour l'Euro. Même si elle découvre encore le circuit mondial.

Elle ne sait pas vraiment expliquer ce qui s'est passé. Comment elle a pu, le 20 octobre dernier, passer l'obstacle chinois, en éliminant la championne du monde et numéro 3 mondiale Wang Manyu, synonyme de qualification en demi-finales du tournoi WTT champions de Macao (l'équivalent d'un Master 1000 en tennis) puis aux finales du circuit, quelques jours plus tard, parmi les 16 meilleures joueuses de la saison.

« C'est le mental, tente Jianan Yuan, désormais 17e mondiale. J'avais perdu contre elle 4-1 aux Championnats du monde (individuels, à Houston il y a un an), je n'attendais rien. Je me disais que gagner un set serait bien, deux encore mieux. Quand ma tête va bien, mon jeu sort automatiquement. » Son service au lancer vertigineux et ses frappes rythmées font aujourd'hui le tour du monde, et c'est elle qui emmènera l'équipe de France, ce mardi soir à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), face à la Slovaquie.

Une découverte de l'équipe de France sur le tardÀ 37 ans, Jianan (et non pas Jia Nan, comme écrit par erreur sur son passeport) Yuan est pourtant aussi jeune en bleu que sa coéquipière Prithika Pavade, 18 ans. Née à Zhengzhou, dans le Henan, à 700 km au sud de Pékin, elle est arrivée en France en septembre 2003. Elle a 18 ans, et après avoir passé six mois au sein de l'équipe de Chine juniors, elle vient assouvir sa soif de compétitions en Mayenne, à Saint-Loup - Saint-Berthevin, alors en Pro A.

Elle s'entraîne notamment à la Romagne, où évolue Chen Tianyuan, pongiste chinois recruté en 2006 sur ses conseils. Son futur mari. « On pensait rester cinq ans, et peut-être retourner en Chine, raconte Yuan. Mais comme on jouait bien, on est restés. Ensuite mon fils est né (en janvier 2014), et maintenant c'est chez lui. » Naturalisée en 2011, elle remporte le premier de ses six titres de championne de France l'année suivante. Mais toujours pas de maillot bleu à l'horizon...

Un changement de génération, avec l'horizon Paris 2024, lui ouvre finalement la porte. On estime son niveau autour de la 30e place mondiale, et les Bleues ont besoin d'une leader. Son fils est jeune, elle hésite. « J'ai réfléchi pendant deux mois. Je n'étais pas une jeune fille, j'avais un enfant... Et je n'avais pas trop de confiance en moi. »

« Je lui ai dit de prendre son temps, car on savait que sa vie allait changer », se souvient Laure Le Mallet, coach de Poitiers, le club de la numéro un française depuis 2014, à ses côtés pour les questions logistiques. Elle se lance finalement en bleu en janvier 2019, et dispute sa première compétition par équipes, le tournoi de qualification pour les Jeux de Tokyo, un an plus tard.

Depuis, Jianan Yuan est montée quatre fois sur le podium des Championnats d'Europe, médaillée de bronze en double mixte, double femmes et par équipes en 2021, et titrée en double mixte, avec Emmanuel Lebesson, en août dernier. Elle a goûté à une demi-finale olympique à Tokyo et à la victoire sur le circuit WTT en double mixte. Aux exploits individuels ces dernières semaines, en Chine. « Elle est jeune sur le circuit, à chaque compétition elle découvre, remarque Ludovic Remy, le sélectionneur des Bleues depuis 2020. C'est une carrière à retardement. Son niveau de base était assez élevé, d'avoir intégré l'équipe de France et participé à toutes ces compétitions l'a motivée. Elle s'est engagée davantage. »

Son statut lui permet aujourd'hui de bénéficier des services d'un kiné, à un quart d'heure de son domicile de Cholet, et du suivi bi-hebdomadaire du préparateur physique des équipes de France, en visio. Sa langue natale lui ouvre également des portes sur le circuit mondial. « Il lui manquait les confrontations avec les joueuses asiatiques, qui ne jouent pas au même rythme, explique Laure le Mallet. Elle s'entraîne désormais avec des Chinoises et Japonaises pendant les compétitions. »

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Jianan Yuan, a fait de sa double culture une force. « Je ne vais pas changer sa façon de voir les choses, en Chine ils sont très calés par rapport à l'entraînement, la technique..., estime Ludovic Remy. J'essaie de lui apporter des petits plus, sur la récupération, la tactique, de travailler des choses à l'européenne. Ça fait un bon mixte. » En doyenne et un peu maman, elle épaule ses jeunes coéquipières.

Et leur apporte la rigueur chinoise à l'entraînement, aussi sérieuse et concentrée que pétillante en dehors. « C'est une personnalité discrète, qui prend sa place doucement, tranquillement, juge Rozenn Jacquet-Yquel, responsable de la haute-performance. Son leadership vient aussi de sa sagesse. »

Reste à gonfler sa confiance, qui lui fait parfois défaut lorsqu'elle doit adapter sa tactique en match, ou répondre aux médias. Son objectif ? Les Jeux de Paris, bien sûr. Elle aura 39 ans, mais elle espère continuer à peindre ses ongles en bleu le plus longtemps possible.

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