Des joueurs victimes de commotions lancent un recours en justice contre la FFR et la LNR

Le Néo-Zélandais Carl Hayman, l'Anglais Steve Thompson et le Canadien Jamie Cudmore font partie des plaignants. (L'Équipe)

Info L'Équipe. Un groupe de joueurs victimes de commotions a décidé de déposer un recours en justice contre les instances du rugby français pour manquement à leurs obligations de sécurité et d'information.

Dans la foulée de l'action en justice entamée en décembre 2020 par une centaine de joueurs de rugby - ils sont 225 aujourd'hui, même si toutes les plaintes n'ont pas encore été déposées - contre la Fédération internationale (World Rugby) et les Fédérations anglaise et galloise qu'ils accusent de ne pas les avoir suffisamment protégés contre les commotions cérébrales, c'est au tour de la Fédération française de rugby (FFR) et de la Ligue (LNR) d'être ciblées. Un groupe d'une quinzaine de joueurs ayant évolué en France, représentés par le cabinet d'avocats Alekto, tous victimes des conséquences de chocs à la tête répétés, va déposer une série de recours administratifs pour manquement des deux organes à leurs obligations de sécurité et d'information.

Parmi les plaignants, on retrouve les leaders du mouvement au Royaume-Uni, les internationaux gallois et anglais Alix Popham et Steve Thompson, qui ont joué à Brive et souffrent de démence (1) ; l'ancien pilier des All Blacks et de Toulon Carl Hayman ou le Canadien Jamie Cudmore, qui jouait deuxième-ligne à Clermont-Ferrand, un des rares à s'être aussi retourné contre son club.

« La ramener, c'est cracher dans la soupe »Côté français, seuls deux joueurs se sont pour l'instant joints à l'action, l'ex-talonneur de Chambéry Quentin Garcia (qui a aussi attaqué son club devant les tribunaux) et l'ancienne deuxième-ligne du Stade Rennais Sarah Chlagou. Une frilosité que l'ancien joueur de Biarritz Benoît Guyot explique en partie par une différence de culture syndicale : « En Angleterre, le modèle est calqué sur le rugby à 13, analyse celui qui a mené beaucoup d'entretiens là-bas, dans le cadre d'un doctorat sur les outils technologiques. Le syndicat est puissant et pousse les joueurs à s'engager. En France, les clubs fonctionnent comme de petites entreprises. Quand il y a un problème, on répète aux joueurs que c'est la famille, qu'ils ont de la chance d'être là, de gagner beaucoup d'argent et que la ramener, c'est cracher dans la soupe, aller contre le groupe. »

Il ne s'agit pourtant pas pour ce groupe de joueurs - qui espèrent être bientôt rejoints par d'autres - de désigner des coupables mais bien de pousser le monde du rugby à un changement en profondeur dans sa façon de fonctionner. « Nos actions devant la justice sont une manière de témoigner de la réalité de ce qu'on vit, pense Carl Hayman, atteint de démence précoce et qui ne peut aujourd'hui plus travailler à plein temps. Quand on a un problème au genou, à l'épaule, on est soumis à un scanner, la blessure est évidente. Le rugby est un peu dans le déni sur le fait que les commotions sont un réel problème. Quand on en subit les conséquences comme nous, c'est dur de trouver les bonnes personnes à qui s'adresser. Certains joueurs ne peuvent plus du tout travailler pendant de longues périodes. C'est crucial de trouver du support. On demande au monde du rugby de reconnaître cela, de considérer ce qui nous arrive et de nous aider. »

Au-delà d'une indemnisation de leurs blessures - qu'ils ont beaucoup de mal à faire reconnaître auprès des organismes de santé et des assurances, parce qu'invisibles -, les joueurs réclament surtout des mesures de prévention drastiques pour protéger les générations actuelles et futures, notamment une période de repos minimale de trois semaines dès la première commotion, mais aussi une réduction significative des impacts répétés à la tête, en match ou à l'entraînement.

« Cela signifie notamment moins de séances avec contact, des périodes de repos plus longues, une refonte des règles relatives au retour au jeu après commotions et la mise en oeuvre d'un suivi médical plus adapté, résument Nino Arnaud et Foucauld Prache, les avocats des joueurs. C'est la motivation centrale des requérants : qu'on assure la sécurité relative des pratiquants par rapport aux connaissances actuelles sur les commotions. Or, World Rugby et les Fédérations se contentent de suivre aveuglément les préconisations du CISG (Concussion in sport group), un groupe d'experts qui, on se demande par quel miracle, a décidé en 2001 de faire passer la période de repos obligatoire après une commotion de trois semaines à six jours. En quoi est-ce pertinent aujourd'hui quand de nombreuses études montrent que les joueurs de rugby sont fortement exposés au risque de déclarer des maladies neuro-dégénératives ? Les joueurs veulent agir et ont voulu le faire aussi en France car ils sont convaincus que les Championnats français, leur calendrier et leur importante dimension physique exposent particulièrement à ces risques. »

En juin dernier, World Rugby a d'ailleurs augmenté la durée de repos obligatoire après une commotion avérée, la faisant passer à douze jours pour les joueurs ayant déjà des antécédents. Une mesure largement insuffisante pour de nombreux experts.

Côté FFR et LNR, qui ont reçu le courrier des avocats lundi et qui communiqueront sur le sujet après des réunions de consultation entre médecins, on rappelle, comme Max Lafargue, responsable de la commission médicale de la Ligue, que « la priorité a toujours été la santé des joueurs ». En France, l'application du protocole commotion en cours de match est en effet plus stricte ces dernières saisons (en 2017, les chiffres FFR-LNR estimaient que près de 30 % de joueurs commotionnés restaient sur le terrain, ils sont moins de 10 % désormais) mais les récents tests internationaux (où l'Australien Nic White a par exemple été autorisé à reprendre le jeu malgré des signes commotionnels) ont été le théâtre de plusieurs incidents qui montrent que le test HIA (censé évaluer les blessures à la tête) n'est pas forcément adapté et parfois mal utilisé.

« Quasiment tous nos clients ont été remis sur le terrain, lors de matches du championnat français ou d'entraînements, alors qu'ils n'auraient pas dû », révèle Nino Arnaud. De plus, il est désormais avéré que les sous-commotions, ces impacts qui secouent le cerveau plusieurs fois par match ou par entraînement, même s'ils paraissent anodins, sont un des déclencheurs des commotions. Les experts du UK Dementia Institute, à Londres, ont estimé que des joueurs comme Alix Popham ou Carl Hayman avaient cumulé plus d'une centaine de chocs nocifs à la tête. « L'objectif n'est pas de criminaliser le comportement de qui que ce soit, poursuit l'avocat, mais que la détresse des joueurs qui vivent un cauchemar en silence soit enfin reconnue et que des mesures adaptées soit prises pour protéger efficacement ceux qui jouent encore. »