Le jour où Spirou et Fantasio ont découvert le football

Planche extraite de l'album « Les Voleurs du Marsupilami », paru en 1954. (Dupuis)

Pour les besoins de l'album « Les Voleurs du Marsupilami », Franquin s'était aventuré à dessiner le football. Il avait adoré.

Sans doute est-ce la scène de football la plus fameuse de la bande dessinée franco-belge. Le temps d'un petit pont, d'un une-deux impeccable et d'un tir en pleine lucarne, Franquin y déploie tout son génie du mouvement. Les jeunes lecteurs du Journal de Spirou ont dû se régaler en découvrant la séquence dans Les Voleurs du Marsupilami (Dupuis), cinquième aventure du célèbre groom et de son complice Fantasio, parue en album en 1954. D'autant qu'à l'époque, les hebdomadaires de bande dessinée consacraient infiniment plus de place au scoutisme, à l'aéromodélisme et aux grosses cylindrées américaines qu'à la pratique du sport.

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Entre des aventures au décor de western - Lucky Luke -, des histoires moyenâgeuses - Johan et Pirlouit - et des récits de guerre - Buck Danny -, cette irruption du réel traversée d'une pelouse inégale et de supporters tapageurs détonnait.

Une émanation du football d'avantCe décor, André Franquin n'était pas allé le chercher bien loin. Chaque dimanche, le dessinateur accompagnait son beau-père dans les faubourgs de Bruxelles pour soutenir l'Union Saint-Gilloise. En ce début des années 1950, le club, onze fois champion de Belgique avant-guerre - et de retour depuis 2021 dans l'élite - évolue en D1. Démarche peu banale alors pour un artiste, Franquin se rend au stade armé d'un carnet de croquis et d'un stylo. « À une époque, je m'étais dit : " Tiens, on ne dessine guère de football en bande dessinée", racontera-t-il. Je l'ai fait et cela m'a terriblement amusé. J'ai aussi compris pourquoi on le dessinait si peu : à l'avant-plan, vous devez traduire le mouvement des joueurs, à l'arrière-plan, il y a les tribunes avec les publicités et les milliers de supporters. Il ne faut pas tricher, il faut que l'ambiance y soit, parce que le gamin qui vous lit et qui regarde comme vous les matches à la télé doit sentir cet univers*. »

La magie de la scène tient aussi à la personnalité du « centre- avant » auteur du but, le joliment nommé Valentin Mollet. C'est ce jeune homme à la mèche brune, le voleur du Marsupilami. Mais nos deux héros comprennent vite que Mollet est avant tout un « chic type » embarqué dans une sale histoire dans le but de pouvoir nourrir sa famille.

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À voir son appartement un peu triste et le tablier fatigué de son épouse, on devine que Mollet est l'un de ces « smicards » du ballon comme les années 1950 en produisaient beaucoup, loin, très loin des pétrodollars qui inonderont le football par la suite. C'est ce parfum de vérité, ces shorts flottant sur des cuisses un peu maigres et ces gardiens de but à casquette qui font de ces quelques bulles du Marsup'une inoubliable émanation du « football d'avant ».

* Citation tirée de « Le duel Tintin-Spirou », par Hugues Dayez, Les Éditions contemporaines.