L'Érythréen Biniam Girmay peut-il devenir champion du monde ?

Vice-champion du monde espoir l'année passée à Louvain (Belgique), Biniam Girmay fait partie de la liste des prétendants au maillot arc-en-ciel chez les grands, dimanche. Mais l'Érythréen peut-il triompher avec une équipe si peu armée face aux mastodontes belges, français, néerlandais ou encore australiens ?

À trois ans des premiers Championnats du monde en Afrique (Rwanda 2025), Biniam Girmay peut-il devenir le premier maillot arc-en-ciel venant d'Afrique à Wollongong (Australie) ? Cette question, de nombreux observateurs se la pose vu la grande saison réalisée par le coureur érythréen.

Vainqueur de Gand-Wevelgem et d'une étape du Giro, le coureur de 22 ans arrive en forme comme en témoignent sa sixième place sur la Bretagne Classic et son podium sur le GP de Québec. Après avoir écrit l'histoire en devenant le premier africain médaillé aux Championnats du monde l'année passée grâce à sa deuxième place chez les espoirs et le premier à remporter une course World Tour, l'Érythréen veut rêver en grand.

Si la concurrence féroce (Van Aert, Van der Poel, Alaphilippe, Pocagar, etc.) peut faire peur, le natif d'Asmara devra de plus composer avec une équipe peu habituée à ce niveau de compétition.

Cinq équipiers : suffisant... s'ils sont au niveau
Ils seront cinq à accompagner l'Érythréen dans sa quête de Graal : Metkel Eyob, Amanuel Ghebreigzabhier, Merhawi Kudus, Henok Mulubrhan et Natnael Tesfatsion. Suffisant en quantité, peut-être pas en termes de qualité.

Avouons-le franchement, on est loin des équipiers de luxe tels que Dylan Van Baarle pour les Pays-Bas, Remco Evenepoel pour les Belges ou même Valentin Madouas pour les Français. D'ailleurs, seuls Kudus (EF Éducation EasyPost) et Gehbreigzabhier (Trek-Segafredo) évoluent dans une équipe de niveau World Tour. Ce dernier, avec sa 9e place au Tour de la Provence et la 6e du Tour des Alpes Maritimes et du Var, semble le mieux armé pour accompagner Girmay le plus loin possible. Léger tout de même face à la concurrence annoncée.

Les trois autres évoluent dans des niveaux inférieurs : Tesfazion court chez Drone Hopper-Androni Giocattoli au niveau Pro Team comme Mulubrhan (Bardiani-CSF-Faizanè). Eyob porte les couleurs de l'équipe malaysienne Terengganu Polygon, qui évolue encore plus bas. Heureusement pour le champion d'Érythrée du contre-la-montre, plusieurs exemples de coureurs esseulés mais finalement vainqueur existent.

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Les exemples à suivre : Vainsteins, Rui Costa et forcément Sagan
En 2000, Romans Vainsteins avait triomphé à Plouay (France) un peu à la surprise générale. Il avait devancé au sprint Zbigniew Spruch (Pologne) et Oscar Freire (Espagne) pour devenir le premier (et toujours le seul) Letton champion du monde. Pour la stratégie d'équipe, celui qui a cumulé les places d'honneur sur les classiques n'a pas eu à réfléchir : il était seul ! Bien caché durant toute la course, il a profité du travail des Espagnols pour Freire, qui ont ramené le groupe principal après toutes les attaques (Bartoli, Tchmil), pour surgir dans la dernière ligne droite. Un exemple à suivre pour Girmay.

En 2013, le Portugais Rui Costa s'était joué des Joaquim Rodriguez et Alejandro Valverde pour enfiler le maillot arc-en-ciel en Toscane. Sur un profil se rapprochant du parcours australien, le vainqueur de trois étapes sur le Tour de France avait parfaitement joué le coup, laissant les deux Espagnols et Vincenzo Nibali (Italie) s'écharper pour contre-attaquer à un kilomètre de la ligne, reprendre « Purito » et le devancer au sprint. Le futur champion du monde n'était accompagné que de deux équipiers : Tiago Machado (28e) et André Cardoso (abandon), mais il a manoeuvré en utilisant les intérêts des uns et des autres. Une vision de la course parfaite que devra avoir l'Érythréen pour pouvoir s'imposer.

De la même façon, en 2015 et 2016, Peter Sagan a reporté ses deux premiers maillots irisés qu'en présence de deux équipiers : son frère Juraj Sagan et Michael Kolar. Pour son premier sacre, le Slovaque a lui aussi laissé faire les équipes plus conséquentes. Pas vu dans les différents groupes à l'avant, le septuple maillot vert du Tour a eu le bonheur de voir le peloton revenir à cinq kilomètres du but. Dans ces conditions, il a placé son démarrage dans la dernière petite côte pavée du parcours pour ne plus être revu.

L'année suivante, il avait été attentif au coup de bordure lancé par les Belges à 170 kilomètres, qui avait éliminé de nombreux concurrents, avant de conclure au sprint. Il avait pu compter sur Kolar, présent avec lui dans ce groupe d'une vingtaine de coureurs. Quoi qu'il en soit, Girmay devra choisir quand faire ses efforts et toujours être attentif en termes de placement.

2017 étant une année différente pour le Slovaque qui, grâce à ses bonnes performances notamment, a vu le quota de coureurs de son pays monter à six coureurs. Cependant, la qualité moindre de son équipe le rapproche d'autant plus du cas de l'Érythréen. Même nombre d'équipiers, même « faiblesse » relative. Malin, il a laissé le poids de la course à ses adversaires. Caché toute la journée, il avait profité du travail des autres équipes pour reprendre Julian Alaphilippe sous la flamme rouge pour réaliser un incroyable triplé.

Thor Hushovd en 2010 ou encore Stephen Roche en 1987 comptaient aussi sur une équipe réduite, mais les deux hommes pouvaient s'appuyer sur des coureurs de renommée mondiale (Edvald Boasson Hagen, Alexander Kristoff et Sean Kelly pour l'Irlandais) pour les amener jusqu'à la fin du parcours.

Pourrait-il compter sur un soutien de ses équipiers d'Intermarché Wanty-Gobert ?
On le sait, quand on roule toute l'année avec les mêmes équipiers avant de se retrouver adversaires une fois par an, il n'est pas rare de filer un petit coup de main aux copains si l'on n'entrave pas les chances de sa sélection.

Problème pour Girmay, ses principaux camarades sélectionnés seront... chez ses concurrents les plus dangereux ! Quinten Hermans au service de Wout van Aert pour la Belgique, Taco van der Hoorn pour Mathieu Van der Poel (Pays-Bas) et même Lorenzo Rota pour Matteo Trentin (Italie). Difficile dans ses conditions d'imaginer le petit relais qui va bien pour ramener le maillot arc-en-ciel dans l'équipe.

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Quelle tactique adopter dans ces conditions ?
L'Érythréen n'aura pas le droit à l'erreur. Vu la concurrence énorme, Girmay ne pourra pas courir après tout le monde et devra bien choisir qui marquer. Il lui faudra également un peu de réussite car son salut passera par le travail des autres nations.

Avec les phénomènes précités, qui n'hésitent pas à prendre la course à leur compte loin de l'arrivée, la plus grande faiblesse de l'Érythréen (son isolement) pourrait devenir une force. Si un groupe d'hommes forts se dégagent loin de l'arrivée, il se retrouvera alors plus rapidement à « armes égales » contre certains leaders.

Sa polyvalence de puncheur-sprinteur lui permettant alors de jouer sa carte même en cas d'arrivée en petit groupe. Plus facile pour être dans une posture de course d'attente tout en restant vigilant. Sur un tel parcours, les jambes parleront plus vite que sur une course plate peut-être plus tactique. Reste à être dans un bon jour et dominer la kyrielle de stars du cyclisme. Plus facile à dire qu'à faire...

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