L'équipe de France cherche leader désespérément

La fête est restée raisonnable. La qualification des Bleus à la Coupe du Monde ne devait pourtant pas être banalisée. Nous les anciens, en savons le prix ayant échoué maintes fois au long des années 60, 70, et même 90. On s’était donc promis de faire la fête. Seul problème : le match de la Biélorussie était bien pire que celui de la Bulgarie. Correction : sans doute, était-il moins ennuyeux ! Mais la qualité…. A Sofia, il était possible d’évoquer la tension, l’adversaire pénible, voire (si l’on est jeune et sans filtre comme Rabiot) le froid et la pluie.

Rien à voir avec la pénible impression laissée hier soir. Déjà, après un début sans élan, il a fallu que Giroud et Varane réveillent l’équipe de France à grands coups de boule en milieu de première période. Jusqu’à la délivrance et les deux buts des GG (Griezmann-Giroud). Le retour des anciens, des « leaders » ? La suite montrera combien ce terme « leader » est très évolutif dans cette équipe de France. Le reste de la soirée sera un brouillon peu en phase avec les talents alignés sur le terrain. On finira par craindre jusqu’au bout un retour des Biélorusses (derniers du groupe, quand même !) et s’étonnera de l’absence de maîtrise.

Thème qui revient au débat sur les leaders. Qui dirige cette équipe ? L’entraîneur, bien sûr, mais, jusqu’à preuve du contraire, il est sur le banc de touche. Ou debout à se ronger les ongles. Et chez les joueurs ? Il est amusant de noter le ressenti extérieur.

Le public et les médias ne cessent ainsi de sauter d’un leader à l’autre. Bref et amusant historique :

  • A l’Euro 2016, Dimitri Payet entre dans la catégorie des grands joueurs au début de la compétition. Une révélation à 29 ans ! Ca ne durera pas…
  • Sur la fin du tournoi, c’est bien sûr Antoine Griezmann qui a tout du chouchou, notamment 7 buts inscrits qui emmène les Bleus tout près de la victoire. Mais 2016-17 est plus difficile pour lui et on va vite se chercher un nouveau héros.
  • Pogba a tout pour être la star de l’équipe. Et notamment un transfert canon à Manchester United. Au Pays-Bas, il marque et est proclamé leader à son tour. Avant de décevoir bien vite ou agacer par la complexité de son jeu…
  • Et depuis ? On fait du saute-mouton avec des leaders. A peine a-t-on pris appui sur Lloris (fin du chapitre en Suède), que Kante prend le pouvoir. Comme il faut plus de clinquant, et que ça ronronne devant avec Payet et Sissoko, Didier Deschamps est prié de promouvoir ces jeunes qui doivent prendre le pouvoir. « Doit-on donner les clefs à Kylian Mbappe ?», lit-on d’un gamin de 18 ans, 1 but en sélection… C’est vrai que la France rajeunie vient de passer 7 buts à l’Angleterre, puis les Pays-Bas. Brève euphorie…

En ce mois d’octobre de tous les dangers avec les deux derniers matches qualificatifs, Deschamps se crispe un peu. Il s’agit d’assurer la qualification, pas de faire du « Harlem Globe Trotters » avec des jeunes qu’il ne maitrise pas totalement.

Du coup, on ne sait plus à qui s’en remettre. Tiens, revoilà même Matuidi. Vous savez, ce joueur parti du PSG en catamini et que tout le monde croit remplaçant à Sassuolo en Italie. En fait, il est titulaire à la Juve, finaliste de la dernière Ligue des Champions. Personne n’en veut plus en France ? Le voilà ramené en « Une » après son but victorieux en Bulgarie.

Du coup, il faut trouver les chiffres qui parlent. Matuidi doit être le nouveau leader du milieu en l’absence de Kante et Pogba. À l’expérience. La preuve ?

Ballon joués :

  • Matuidi : 48 face à la Bulgarie, 90 face à la Biélorussie
  • Tolisso : 80 face à la Bulgarie, 110 face à la Biélorussie

Surprise. Le patron, le leader, c’est…Tolisso. J’en connais qui vont sauter sur l’occasion pour dire :

Mais évidemment…. Sauf que son nom n’était pas même murmuré il y a 10 jours. Et que c’est le « conservateur » Deschamps qui l’a sorti de son chapeau. Or, les chiffres sont clairs : le leader du milieu, dès la sortie sur blessure de Kante, c’est Tolisso…

On vérifie avec un critère plus pointu. Vers qui les deux joueurs orientent-ils le jeu :

On fera figurer ici un simple pourcentage. Celui des passes adressées aux joueurs occupant sa zone (gauche pour Matuidi, droite pour Tolisso) et à son coéquipier du milieu.

Orientation des passes… Matuidi Tolisso
Passes vers son côté 66% 42%
Passes vers attaquants 1 7
Passes reçues des défenseurs axiaux 6 26

 

Tout plaide pour l’ancien Lyonnais. Il est effectivement le plus influent en toutes choses :

  • Il oriente plus largement le jeu, quand Matuidi est d’abord un animateur de son côté,
  • Il touche plus les attaquants, la passe décisive de Matuidi étant la seule passe qu’il ait adressé à l’un de ses deux attaquants de pointe (Giroud + Griezmann)
  • Il est encore celui par qui la relance se fait puisque les axiaux passent très largement par lui.

En gros, en deux matches, Tolisso s’est installé comme un leader. Et laisse imaginer qu’il peut aussi bien remplacer Kante ou, indifféremment, Pogba. C’est très fort, mais n’est-ce pas un peu trop ?

Cela ne reflète-t-il pas qu’il est un peu trop facile de devenir un patron (même momentané) dans cette équipe de France ? En creux, cela ne souligne-t-il pas qu’il n’y a pas vraiment de patron ?

Evidemment, une interprétation plus positive aurait tendance à trouver formidable de pouvoir sans cesse découvrir des joueurs nouveaux et qui ont l’air tout de suite très à l’aise quand ils s’installent en bleu. Cela enrichit encore un groupe au potentiel champion du monde…

La prudence nous oblige à considérer aussi tous ceux qui ont fait ce grand pas en avant… avant d’en faire un autre en arrière. Ainsi, Sidibé a laissé l’impression qu’il s’était installé à vie à droite. Mais, trois matches plus tard, il est devenu un maillon faible. La longue liste des leaders évanouis (Payet, Griezmann, Pogba, Kante, Mbappe) pourraient donc encore s’allonger.

Mais pourquoi s’inquiéter puisque Mbappe va tout faire tout seul et sauver les Bleus ? Sauf qu’il vient de réaliser deux matches (dont une rentrée contre la Biélorussie) qui posent également questions. Avant d’être déboulonné à son tour ?

Seule certitude à huit mois de la Russie, le « dégagisme » est un sport national qui commence à aller un peu trop loin…

PHILIPPE DOUCET

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