L'iconoclaste Sébastien Destremau ne rempilera pas pour un troisième Vendée Globe

Sébastien Destremau en 2020 lors du Vendée Globe. (S. Boue/L'Équipe)

Peu enclin à suivre une évolution qui nierait les aventuriers, le navigateur Toulonnais Sébastien Destremau explique qu'il ne s'engagera pas sur un troisième Vendée Globe, préférant se tourner vers l'humanitaire.

Il navigue avec un certain éloge de la lenteur et la différence. Sébastien Destremau a étonné et détonné sur les deux derniers Vendée Globe. Bon dernier en 2016/2017. Perdu de vue en 2020/2021 avant de réapparaître en Europe une bonne année plus tard... avec sa fille. Ses histoires particulières et ses mots libérés, surtout, font vendre plus que celles des vainqueurs. Après Seul au Monde, il publie La Route de Jade chez XO, où il regrette que l'esprit de compétition ne l'emporte sur le sel de l'aventure, s'inscrivant en dernier des Mohicans navigants.

Allez-vous repartir pour un 3e Vendée Globe ?
Non. Première raison : le règlement du prochain, orienté vers la compétition, qui nie de plus en plus l'aventure, ne me convient pas du tout. En 2020, ma version minimaliste m'a coûté 200 000 euros et 6 mois de préparation. Avec le nouveau système de qualification, où il faut s'engager dans plein de courses, il me faudrait quasi 2 millions et trois ans. Deuxième raison : en 2016, j'avais terminé, et raconté une belle histoire, en 124 jours. Le temps limite est passé à 115 jours donc je ne pourrais même plus être classé. L'histoire d'Yves Parlier qui s'arrête dans une baie, qui répare son mat et mange des algues, c'est fini aussi. Le Vendée prend le même virage que le Paris-Dakar il y a vingt ans. Tu ne peux plus être un mort de faim qui finit à la pagaie.

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Vous avez même failli ne jamais partir faute d'autonomie suffisante avec votre moteur.
J'avais finalement eu l'autorisation après le délai prévu, de justesse. Et j'ai été le seul à devoir faire un test. C'est clair, on ne veut plus de branleurs.

Lors de ce deuxième Vendée Globe, on vous a un peu perdu de vue, avec ces zigzags en Océanie et finalement votre retour en Europe, à deux, avec votre fille Jade, un an après les autres concurrents. Vous avez trois enfants au Pays basque, deux autres en Australie, vous avez renoué ou noué des relations plus intimes, comme si la course était devenue un voyage révélateur.
On ne sort pas indemne d'une course comme ça. Le premier Vendée a permis aux trois aînés d'avoir de l'admiration, dont ils avaient besoin, pour leur père. Le second m'a permis de me rapprocher des jumeaux avec qui j'étais en contacts réguliers. J'avais plein de problèmes avec mon bateau. Le temps passait. Quand je me suis arrêté réparer en Nouvelle-Zélande, j'ai compris qu'il serait trop tard par rapport à la saison pour franchir le Cap Horn. Alors j'ai fait marche arrière pour retrouver ma compagne à Nouméa puis mes jumeaux en Australie, à Perth, où j'ai pu rentrer en pleine période de Covid, avec mon double passeport. Et là ma fille, Jade, sur le ton de la boutade, elle qui avait juste fait un peu d'Optimist, m'a suggéré de l'emmener. Ça ne se refuse pas.

Comme une révélation ?
J'ai pris quelqu'un par la main et je l'ai accompagnée pour une autre aventure. Du coup, en débarquant, je me suis dit : « j'arrête cette voile spectacle machin truc qui ne me convient plus et je passe à l'humanitaire ». Donc on a aidé des gens, en Ukraine, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, on a mis des gens à l'abri, on a immunisé des gens, c'est concret. Au-delà des joies et des peines que m'a procuré le Vendée Globe, c'est incomparable ce que j'ai vécu avec la Route de Jade, ça n'arrive pas à la cheville de ce que j'ai pu vivre avant.

L'Irlandais Enda O'Coineen avait tenu lors d'un Vendée précédent à passer la ligne, un an après même symboliquement. Pas vous ?
Non, je n'avais pas fait Nouméa - Europe via le Cap Horn. Ça n'aurait eu aucun sens. Donc je suis rentré à Toulon où je suis passé. J'avais mis mon ego à la poubelle. Ce n'était plus le sujet.

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Vous vendez bien plus de livres que les vainqueurs. Comment analysez-vous cela ?
N'importe quelle course a un vainqueur. Le Vendée, c'est plus que ça. Pour moi, cette course, c'est plus Parlier qui finit sous gréement de fortune en ayant faim que Desjoyeaux qui gagne deux fois avec brio et que j'admire. Le monument, c'est Parlier et on le déboulonne. Les gens s'identifient à ceux qui racontent une histoire. (Jade intervient : « je peux apprendre comment faire mieux dans ma vie, être plus persévérante. ») Ça plaît plus que les championnats du monde de truc ou les Jeux de bidule. La perfection de la victoire c'est bien mais l'aventure c'est fort.

Le Vendée Globe 2020 a cartonné parce que le Covid lui a ouvert une immense fenêtre sur l'extérieure en étant la seule épreuve sportive organisée, et parce qu'il y a eu le sauvetage d'Escoffier par Le Cam. Tu peux pas rêver mieux comme scénario, avec en plus des regroupements et une arrivée à suspens. Du coup, ça fait une quinzaine de bateaux neufs et des bateaux d'occasion qui s'arrachent à n'importe quel prix. Est-ce que cette gloriole est une réalité ?

Le vôtre est vendu à qui ?
À personne encore, il était en Nouvelle-Calédonie quand le marché était ouvert.

Ce nouveau règlement, avec temps limite, c'est votre faute, votre rythme n'avait pas plus à certains marins émérites qui considéraient que vous dévaluez l'épreuve.
Oui... J'avais pointé du doigt certains problèmes du règlement. Par exemple rien n'interdisait de faire deux fois le Tour de l'Antarctique. Je l'ai dit en passant le Horn : « je vais faire un deuxième tour. » La direction de course m'a aussitôt appelé... C'était juste une idée, je n'avais pas assez de bouffe de toute façon. Je ne suis pas un emmerdeur, c'est juste que je ne me préoccupe pas de ce que peuvent penser les uns ou les autres.

Avez-vous toujours respecté la course, comme en 2016 où vous vous réfugiez dans une baie ?
Je me suis arrêté quatre jours. J'avais une côte pétée et un mat dont je n'étais pas très sûr. J'avais besoin de souffler, en vrac. J'emmerde ceux qui me critiquent. Que ceux qui sont devant leur télé viennent à ma place. Je sais aussi que j'ai froissé des skippers. Il y a un gâteau médiatique, j'en ai bouffé une grosse part, ça n'a pas plus à ceux qui en ont été privés. J'y peux rien si l'histoire que j'ai racontée a parlé aux gens.

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Et en 2020 vous attirez l'attention en partant avec une capote en carton qui bien sûr n'a pas tenu ?
Je n'ai aucune stratégie de com. Franchement, en 2020, j'étais à côté de la plaque, je suis allé au bout de ma vie, j'étais à la rue, je me mettais à la dérive tous les deux jours pour réparer, je me suis arrêté par conscience, je me faisais atomiser et là, oui, c'est le qu'en-dira-t-on qui m'a fait arrêter. J'allais montrer quoi ? J'étais à la ramasse. Mais les gens savent aussi que je ne suis pas qu'un charlot, que j'ai aussi fait la Coupe de l'America.

Vos aventures, si particulières, se transposent en livre mais aussi en pièce de théâtre.
J'ai joué cinq fois et je cherche un tourneur. J'aimerais mêler mes deux Vendée, et jouer pendant le prochain Vendée Globe. Ces aventures, j'en ai fait des slams, des conférences, des pièces, des livres. Et même des bijoux !

Donc quelque part vous serez encore là en 2024.
C'est la magie absolue de cette course, qui est plus forte que nous tous. Et c'est pas forcément les vainqueurs qui remplissent les salles.