L'injustice Cristiano Ronaldo

Quand Fabio Cannavaro se présente à un pupitre de Ballon d'or, les plus sensibles redoutent toujours que l'événement ne se reproduise. Qu'encore une fois, la postérité choisisse le défenseur italien, sourire bright et tacles hauts, pour en faire un immortel. Comme en 2006, on ne sait jamais, il pourrait très bien partir avec le trophée le plus inique de l'histoire. C'était l'année de la retraite de Zidane, de la Champions' de Rijkaard, de Ronnie et d'Eto'o, de l'Arsenal de Henry. Mais cette année-là, un caporal napolitain embarquait le trésor doré sur ses terres, juste devant Buffon, l'autre injustice. En 2013, quand il est choisi pour remettre le prix 2012 à Leo Messi, Cannavaro ouvre l'enveloppe, sourit pour ne pas avoir à parler, jette un œil à son complice Blatter et fait durer le suspens. Le monde entier sait depuis octobre que Lionel Messi sera encore récompensé. Mais Fabio a décidé de faire durer le plaisir. Ou la torture. Car le seul qui souffre vraiment se trouve en bas à droite de l'écran. Le seul qui croit encore au destin a les lèvres pincées et ses yeux brillent encore du fol espoir d'un condamné. Mais un mouvement de tête trahit une nouvelle déception. Ronaldo est encore deuxième. Le monde se marre. Bande d'ignorants.

Quand Ronaldo dit « trop d'humilité, c'est de l'hypocrisie. Moi je voterai pour moi», il a raison. L'humilité du vainqueur est une forme de cynisme. Le premier peut toujours remercier Iniesta, le docile coéquipier, d'être le troisième préféré. Il peut s'obstiner aussi à omettre de saluer les performances de son dauphin. Comme si reconnaître le moindre mérite à cet homme aux cheveux brillants pouvait entacher un peu plus un veston déjà bien moucheté. Le silence de Messi ne fait que nourrir un peu plus l'injustice et trahir son propre orgueil. L'humble Leo n'a pas eu un mot pour son second, pour ce joueur qui est deuxième pour la quatrième fois. Il aurait pu en dire, des choses, sur ce duel, sur l'importance d'affronter un grand rival pour devenir meilleur, sur la beauté d'une adversité qui ne cesse jamais, sur l'esprit de compétition, il aurait pu même le partager avec lui. Elle aurait été belle la photo. Mais non. Il n'a pas eu un mot pour lui. Ronaldo est condamné à être la risée du monde car il a osé discuter la hiérarchie et le choix des Dieux. CR7 n'a rien à voir avec Poulidor, parce que, lui, personne ne l'aime, personne ne le plaint, personne ne s'identifie à lui. Ronaldo est subversif.

Aimez-moi, je vous en prie

Comme tout le monde, il aurait aimé qu'on l'aime et qu'on le protège. Quand il le réclame, en septembre 2011, après un match à Zagreb où il a subi les moqueries des spectateurs et l'arbitrage laxiste du Norvégien Svein Oddvar Moen, on rit : « Je repars d'ici avec trois points de suture (…) je ne comprends pas ces arbitrages, tous ces gens qui parlent de fair-play, de protéger les joueurs les plus habiles. Moi je n'ai pas le droit à cela. Je pense que c'est parce que je suis beau, riche et que je suis un grand joueur. Les gens sont jaloux. Je ne vois pas d'autre explication. (…). Tandis qu'il y en a d'autres qu'on ne peut même pas toucher sans siffler faute, moi on peut me rentrer dedans, personne ne sifflera jamais. » Ronaldo répond aux questions. Mais la sincérité n'est pas une valeur à exposer en public. Bien sûr qu'il ne faut jamais tout dire devant les micros. Bien sûr qu'il faut apprendre à se défiler, à arrondir les angles, à ne pas tomber dans les pièges, à devenir muet. Messi ne répond jamais à aucun pourquoi, remercie toujours les mêmes, commence toutes ces phrases par « la verdad » (la vérité…), comme pour mieux la dissimuler. Comme un enfant, Messi parle pour ne rien dire. Alors on l'aime. C'est tout.

Cendrillon n'existe pas

La vie de Messi est un conte de fée qui fait rêver les parents : l'enfance au bled, la grand-mère qui découvre son talent, un club étranger qui le sauve du nanisme, qui donne un boulot à son père à Barcelone, qui l'élève et le dorlote. Rien dans la vie de Leo ne respire la révolte contre le destin. Il n'y a rien de subversif chez Messi. Le talent pur a résolu tous les problèmes. La vie de Ronaldo, elle, est le cauchemar de Françoise Dolto : l'alcoolisme du père, la désintoxication du frère, l'arrachement à son île, à sa mère, son accent, son acné, une maladie cardiaque, la mort de son cousin dans un accident de voiture, celle de son père, son exil à Manchester. Il y a des vies qui méritent mieux que le silence ou les sourires narquois. Ronaldo a combattu des murs d'obstacles. L'ambition est la vertu qui l'a sauvé des précipices du destin. Mais ce vice nécessaire ne supporte aucune publicité. Ronaldo méritait le Ballon d'or plus que Messi parce qu'il est le seul à le vouloir, à y croire, à le dire. Mais ce genre de trophée sans compétition ne sert à rien et récompense toujours le même. Celui qui le remet.

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