Médias - « Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste », un doc nécessaire

L'Equipe.fr
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Dans le documentaire très réussi « Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste ! », Marie Portolano donne la parole à plusieurs consoeurs sur le poids des violences sexistes dans leur milieu. Diffusion ce dimanche à 18 heures sur Canal +.

Après « Je ne suis pas un singe », le documentaire de Marc Sauvourel et Olivier Dacourt sur le racisme dans le football, en 2019, Canal+ s'attaque cette fois au sexisme dont sont victimes les femmes journalistes de sport. Réalisé par Marie Portolano, qui vient de quitter la chaîne cryptée pour rejoindre M6, et Guillaume Priou, « Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste ! » est diffusé ce dimanche à 18 heures sur Canal +. Derrière le titre aussi provocateur que celui du doc de Dacourt et Sauvourel, se cache un film très réussi, profond, parfois émouvant, souvent effarant, toujours touchant et surtout éclairant. D'entrée, l'ancienne présentatrice du Canal Sports Club l'affirme : « Je suis Marie Portolano, je suis journaliste de sport et aujourd'hui, je vais vous raconter une face cachée de mon métier. »

Et cette face cachée, racontée par les 16 femmes témoins que Portolano est allée interroger, est sinistre. Insultes salaces sur les réseaux sociaux, menaces de viol, voire de mort, comportements déplacés de collègues masculins, harcèlements, rumeurs malsaines, mépris sur leurs compétences... Être une journaliste dans le sport, milieu longtemps très masculin, c'est encore aujourd'hui affronter le pire. Comme le résume Cécile Grès, la journaliste rugby de France 2, « la souffrance des femmes, elle existe. Ce n'est pas un combat à la mode ».

Des témoignages quasi-exclusivement issus de la télévision
Le travail de Portolano n'est pas une enquête. Le téléspectateur ne doit pas s'attendre à des révélations croustillantes, à des noms d'hommes agresseurs jetés en pâture, ou à des règlements de compte. Non, c'est beaucoup mieux. En se concentrant sur les témoignages qu'elle a recueillis (de Nathalie Iannetta à Cécile Grès, en passant par Estelle Denis ou Isabelle Ithurburu), la journaliste dresse un constat à la fois sévère et juste. On regrettera juste que la quasi-totalité des témoignages, à l'exception de Frédérique Galametz, rédactrice en chef de L'Équipe, et d'Amaia Cazenave, de Radio France, proviennent de journalistes télé. Mais parce qu'elles sont les plus exposées, notamment face aux réseaux sociaux, elles sont sans doute en première ligne quand il s'agit d'affronter les violences sexistes. Et ce depuis des décennies.

Quelques images d'archives parsèment ainsi les près de 80 minutes du documentaire. Georges de Caunes offrant des roses à Marie-Christine Debourse qui intègre le service des sports de TF1 en 1978, on va dire que c'était gentil... Mais quand le plateau de Stade 2 ricane, en 1980, lors du lancement d'un sujet sur l'équipe de France féminine de football, là, on tombe dans le minable. « Oui, mais elles sont belles », répond ainsi Robert Chapatte à Christine Paris qui vient d'annoncer la défaite des Bleues face aux Norvégiennes. Réplique de la journaliste : « Moi, je suis un peu remontée ce soir. Je voudrais que s'arrête cette misogynie... » Cette misogynie ne s'arrêtera pas...

Ancienne de Stade 2, Clémentine Sarlat évoque, elle, un « vieux paternalisme déplacé ». Il y a tout juste un an, dans un entretien à L'Équipe titré « J'allais à Stade 2 en pleurant », elle avait justement dénoncé l'ambiance sexiste qui régnait selon elle au service des sports de France Télévisions (depuis, une enquête interne a entraîné le licenciement de trois journalistes). Devant Marie Portolano, la journaliste révèle ainsi que c'est après avoir vu le dernier épisode de la série The Morning Show (qui traite du sexisme à la télévision américaine) qu'elle a choisi de répondre positivement à la demande d'interview. « La dernière scène, quand les deux présentatrices disent « stop », ça m'a fait pleurer parce qu'en moi, j'avais la culpabilité de ne jamais avoir parlé. »

Pas de haine, mais des paroles fortes, de la colère, de l'émotion
On ne résumera pas ici l'ensemble des seize témoignages du film. Face à une Portolano d'autant plus bienveillante qu'elle s'est parfois retrouvée confrontée, elle aussi, aux mêmes situations que ses interlocutrices, ses consoeurs se confient librement. Jamais de haine dans leur voix, mais des paroles fortes, de la colère parfois, de l'émotion aussi. Il faut voir Margot Dumont, de beIN Sports, ne pouvoir retenir ses larmes plusieurs années après avoir été la victime de rumeurs au moment de son recrutement. Ou écouter Cécile Grès raconter, avec une sérénité bluffante, ce qui lui est arrivé lors de ses débuts professionnels, bien avant d'intégrer France Télévisions. « Ma carrière commence par un truc pas cool du tout... J'ai croisé la route de quelqu'un qui m'a fait du mal, qui m'a harcelé... Un confrère qui a été licencié après une enquête interne après des mois et des mois de témoignages. C'est dur d'expliquer pourquoi tu es une victime, de devoir convaincre. »

Convaincre les collègues, le public, soi-même... « Je me suis battue pour avoir un concours, rentrer dans une école, en sortir et être choisie pour entrer dans une rédac, affirme ainsi Mary Patrux, de beIN Sports. Et je dois encore convaincre de mes compétences ? » Malgré tout, la journaliste veut rester optimiste : « Il faut dire aussi que les choses ont changé et qu'on n'est plus du tout considérées comme avant. » Ce que confirme Estelle Denis, de la chaîne L'Équipe : « Il faut montrer les exemples des femmes qui réussissent dans ce métier, il y en a plein. Oui c'est possible. »