Marion Poitevin : « Partager ces métiers dingues »

Première femme admise au Groupe militaire de haute montagne (l'équipe d'élite d'alpinisme de l'armée) et première femme secouriste CRS montagne, Marion Poitevin (37 ans) revient sur son parcours dans une autobiographie captivante, «Briser le plafond de glace».

À 37 ans, Marion Poitevin semble avoir déjà vécu mille vies et aventures en montagne. Première femme (et la seule à ce jour) admise au Groupe militaire de haute montagne (l'équipe d'élite d'alpinisme de l'armée), première femme secouriste CRS montagne et cheffe d'équipe, première femme formatrice à l'École militaire de haute montagne pour les chasseurs alpins, guide de haute montagne, professeure à l'École nationale de ski et d'alpinisme...

Dans cette autobiographie saisissante « Briser le plafond de glace » (éditions Guérin), elle retrace son parcours sans prendre des pincettes, racontant ces « métiers dingues » et comment elle a réussi à se faire sa place dans un milieu très masculin et parfois machiste. Un témoignage fort et vibrant d'une alpiniste engagée. « Je souhaite que la place de la femme s'affirme dans le monde de l'alpinisme et dans notre société. Je souhaite ne plus être une exception. Pour grimper plus haut et plus fort. Et être fière d'être née femme », résume-t-elle.

« Vous êtes très active sur les réseaux sociaux, à raconter votre parcours, évoquer la place des femmes dans le monde de l'alpinisme, dénoncer des discriminations. Ce livre, c'est une étape de plus dans ce combat ?
Je n'aime pas trop le terme "combat". On me reproche souvent d'être en guerre contre les hommes. Ce n'est pas le cas. Il y a plein d'hommes qui m'ont encouragée, soutenue, fait confiance, sans qui je ne serais pas là. Mais j'ai toujours eu à coeur de partager ce que je vivais, car je suis la seule à avoir la chance de pouvoir faire ces métiers-là, ces métiers dingues, et les faire connaître à des jeunes femmes. Plus jeune, j'aurais aimé qu'on me dise : "À l'armée, on peut faire de la montagne" ou "tu peux être alpiniste professionnelle plus tard". Moi, je ne l'imaginais même pas. Donc j'avais envie de partager ces jobs, et oui, il s'est avéré qu'il y a eu quelques... couacs. J'ai aussi eu envie de les partager car j'aurais aimé être mieux armée face à ces personnes qui m'ont fait du tort. Et souvent, juste parce que j'étais une femme.

Même aujourd'hui, c'est toujours aussi dur dans ce milieu ?
Ça va beaucoup mieux, il y a de plus en plus de femmes, mais c'est pas gagné. Au GMHM (Groupe militaire de haute montagne), il n'y a toujours pas d'autre femme depuis 14 ans, 2008, quand je suis rentrée. Au EMHM (École militaire de haute montagne), il y a une deuxième femme, mais après un long parcours. Depuis 1930, la création, il n'y a eu que deux femmes. Ça progresse, mais tellement doucement...

De toutes les premières (première femme membre du Groupe militaire de haute montagne, première policière secouriste CRS montagne...), laquelle vous rend la plus fière ?
(Sans hésitation) Le GMHM (Groupe militaire de haute montagne, équipe d'élite de militaires qui effectue des expéditions en alpinisme). Car c'était vraiment l'expérience pour devenir une bonne alpiniste. Là, je suis vraiment rentrée dans la cour des grandes dans l'alpinisme. J'ai pu faire des grandes courses, repousser mes limites physiques et mentales. C'était vraiment fort. Ça a été dur de quitter le GMHM, une décision pesante. Jusqu'à il y a pas longtemps, je regardais les faces nord et je me disais "j'irais bien quand même". Ça me titille toujours. C'était puissant comme expérience. Mon job, c'était repousser mes limites en montagne. C'était fabuleux.

En 2017, vous avez co-fondé "Lead the Climb" (qui propose des stages de formation au leadership et à l'autonomie dans les sports de montagne entre femmes). Vous sentez qu'il y en a encore besoin aujourd'hui ?
Le tout premier groupe féminin, le GFHM (Groupe Féminin de Haute Montagne) date de 2003. Puis il y a eu l'ENAF, le premier groupe féminin de la FFME, où je suis rentrée. Dix ans plus tard, je deviens guide. Je me dis "ok, c'est bon, il n'y a plus besoin de groupe féminin". On sait que les femmes peuvent faire des choses de fou : Catherine Destivelle nous l'a montré, Chantal Mauduit, Elisabeth Revol... Mais en fait, quand j'en parle autour de moi, et que je vois tous les témoignages que je reçois, je me suis rendu compte que non seulement il y a en encore besoin, mais il y a aussi dix fois plus de monde intéressé qu'avant par l'alpinisme. »