La mort de Tapie - La bonne étoile

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Sacha Nokovitch, journaliste à L'Equipe et neveu de Bernard Tapie, raconte son oncle à l'énergie unique et formatrice.

Hiver 1999. Une Mercedes noire, au nombre de chevaux indécent, fonce des Alpes vers Paris. Bernard Tapie, mon oncle par alliance, profite d'un rendez-vous parisien pour nous ramener, ma soeur et moi, après un séjour au ski. Je suis assis à ses côtés. « Bernard, on n'est pas pressé, pourquoi tu fonces ? » Pas de réponse. Dans les lacets de la montagne, on flirte avec les 180 km/h en ciselant les lignes blanches. J'ajoute, fébrile : « Comment sais-tu si une voiture arrive ou pas au prochain virage ? » Il me regarde, en souriant et en se fendant d'un de ses célèbres clins d'oeil : « C'est simple, il faut toujours croire en ta bonne étoile ! »

Sur le coup, je l'ai pris pour un fou. En réalité, empli de sincérité, il avait enchaîné avec un discours sur la force du destin. Le temps de dévaler la montagne, il m'avait donné une leçon de vie comme il s'y était employé avec le personnage de Fabrice Lucchini - déjà dans une voiture - dans le film « Hommes, femmes, mode d'emploi » de son ami Claude Lelouch.

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C'était la force de Bernard, cette capacité à vous convaincre et à vous emmener avec lui par sa voix, son ton, ses gestes et surtout son regard. Avec lui, la plus banale des phrases pouvait devenir l'expression du siècle et prendre un tout autre sens par sa seule force de conviction. Il avait raison, lui avait cru en sa bonne étoile toute sa vie et ça lui avait plutôt réussi. Le monde est plein de gens qui n'osent pas se lancer. Lui avalait, ce jour-là et les autres, le bitume comme il fonçait dans la vie.

Il répétait souvent qu'il y avait la France de ceux qui ont le droit et celle de ceux qui ne l'ont pas. Il a passé sa vie à défendre la deuxième, à faire en sorte qu'elle ait voix au chapitre, à lui montrer le chemin et à l'encourager à l'emprunter. À lui répéter que l'ambition n'est pas un gros mot, y compris en prime-time sur la première chaîne d'Europe dans l'émission du même nom qu'il animait.

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Aujourd'hui, la France évoque les milles vies de Tapie : le président de l'OM, l'homme d'affaires, le ministre, l'acteur, le comédien, le chanteur... Depuis hier, je pense à Bernard, qui chantait « Le blues du businessman » près du piano familial ou qui m'avait chambré, un jour, lors de l'enregistrement d'une émission de la chaîne L'Equipe. « Mais pourquoi tu me vouvoies ? Vous savez que c'est mon neveu celui-là ! », avait-il lancé à l'animatrice. J'avais demandé à couper la séquence au montage... Lui était évidemment fier de son coup.

Je pense à ses talents moins connus. Il cuisinait la pasta tel un grand chef italien. Je ne crois pas avoir dégusté meilleures pâtes dans ma vie, certainement parce qu'elles étaient préparées avec le coeur pour ses proches, son essentiel. Et parmi les proches, il y a la plus proche. Dominique Tapie fut la femme de l'ombre pour le grand public mais elle sera restée jusqu'au bout sa lumière, son repère. Mon manque d'objectivité est évident mais demandez à ceux qui les ont côtoyés, vous aurez le même écho. Auprès de ma tante, la voix de Bernard changeait, son visage aussi, il baissait complètement la garde.

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J'ai rarement vu regards plus complices et amoureux que ceux qu'ils se lançaient. L'alter ego, l'âme soeur, tout cela paraît bien abstrait, mais les voir ensemble vous en donnait une belle définition. Outre sa partenaire de vie de près d'un demi-siècle, seul son clan avait véritablement son oreille. Lui détenait celle des Français. Aujourd'hui, la bonne étoile est devenue filante mais n'a jamais autant brillé.

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