Open d'Australie - Thierry Champion : « L'envie de gagner le tournoi est plus importante que la douleur elle-même »

L'Equipe.fr
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Responsable du haut niveau à la Fédération française de tennis, Thierry Champion explique ce qui pousse les joueurs à tout tenter en entrant sur le court malgré la gêne parfois extrême d'une blessure.

« Que doit faire un joueur de tennis s'il ressent une blessure en cours de tournoi ?
Il y a douleur et douleur, mais une fois que tu en ressens une, généralement tu vas faire un cliché. Le médecin du tournoi va l'interpréter, ton staff également. Si tu n'es pas sûr du diagnostic, tu l'envoies à ton médecin dans ton pays et à partir de là tu évalues les risques, tout simplement. Là, trois des top joueurs sont un peu blessés Je ne suis pas étonné. Je connais la difficulté d'aller loin dans un Grand Chelem, eux ont l'habitude et la connaissent encore mieux que quiconque. C'est extrêmement exigeant. Forcément, on est habitués à avoir des douleurs mais il y a celles que tu peux gérer, celles que tu peux moins bien gérer. Et celles que tu peux gérer en fonction de l'événement : quand tu es Nadal, Zverev ou Djokovic et que tu arrives en deuxième semaine d'un Grand Chelem avec une petite douleur, t'essaies de faire ton match, de la soigner entre tes matches. C'est ta priorité. Parce que le niveau de confiance et l'entraînement, tu l'as déjà. Les soins d'abord. Effectivement si c'était un ATP 250, ou même un 500 ou peut-être un 1000, ils ne continueraient sans doute pas. L'envie de gagner, de gagner le tournoi, pour encore marquer l'histoire, est plus importante que la douleur elle-même.

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Avez-vous des souvenirs de matches disputés en étant blessé ?
J'ai joué blessé, oui. La blessure que tu peux gérer, une petite lésion, parfois dite de grade 1, tu essayes de ne pas l'aggraver. Parfois tu forces dessus et il m'est arrivé de l'aggraver complètement et d'en prendre pour quatre mois. Mais ça, tu l'apprends quand tu es jeune joueur. Après, tu fais plus gaffe. En Grand Chelem, même si on est habitués à s'entraîner beaucoup pour préparer ces tournois, c'est différent. Dans mon cas, j'étais très résistant donc absolument pas gêné par la fatigue dans les matches. Au niveau cardio, j'étais très fort, donc mon but était d'arriver au cinquième set. Avec mon jeu pourri, ça me permettait de courir encore (rire). Si je jouais un mec beaucoup mieux classé que moi, au cinquième, c'était moi qui repassais tête de série ! Je schématise, mais la souffrance je la connaissais et en fait je l'adorais. Parce que, en gros, c'était ma seule qualité...

Vous faites référence à un parcours en particulier ?
L'année où je fais un quart de finale à Roland (en 1990, battu par Andres Gomez), je me fais mal en huitième à la fin du quatrième set contre (Karel) Novacek en sauvant des balles de match. Je me fais soigner sur le terrain parce que j'ai une douleur mais j'ai un set à tenir. Tant que je peux marcher, c'est que je peux jouer. Je gère ma douleur. Tu ne vas pas te dire à ce moment-là que tu vas abandonner. Et mon parcours est incomparable à ceux de Nadal et Djokovic. Moi c'est la chance de ma vie, sur un set, d'aller en quart de finale. Même si je me rrrrruine (il insiste) complètement, je vais tout faire pour aller le chercher parce que je ne suis pas sûr de le retrouver une fois dans ma vie. Suivant le niveau, la carrière et ce qu'il a fait, chacun gère différemment.

Vous avez aussi connu des blessures longue durée...
J'ai fait toute une année avec un tennis-elbow, et ça ne m'a pas empêché de faire quart à Wimbledon (1991, défaite contre Stefan Edberg). Ça ne me gênait qu'au service mais le service n'était pas mon atout. Moi je n'avais pas une grosse épaule, j'essayais juste de bien placer ma première, je ne servais pas à 200, du coup je compensais avec autre chose, un gros pourcentage de premières balles, une variation beaucoup plus importante. Mais mon tennis-elbow ne s'est pas aggravé, j'ai joué dessus pendant un an sauf qu'après je me suis arrêté pendant six mois parce que ça s'est transformé en épicondylite... Mais encore une fois, je ne suis pas Nadal et le tennis était mon gagne-pain : quand tu es blessé, tu n'es plus joueur, donc tu ne gagnes plus ta vie. Tu es toujours partagé entre continuer et trouver le bon timing pour t'arrêter jusqu'à la cassure totale et là tu n'as plus le choix. Généralement, beaucoup de joueurs s'arrêtent quand ils ne peuvent plus marcher ou tenir la raquette.

En vous remémorant votre expérience contre Novacek, vous comprenez d'autant mieux Djokovic qui laisse passer deux sets contre Fritz mais joue le dernier parce qu'il y a peut-être un 18e Grand Chelem à aller chercher au bout...
C'est la même logique, en effet. Quand tu te fais une lésion, tu ressens une douleur. Tu ne sais pas si c'est grave ou pas. Et des douleurs, on en a toute l'année quand on joue au tennis. Tant que tu n'as pas fait une image, et que tu peux courir ou te reposer pendant une heure comme Djokovic l'a fait, bah tu continues. Mais quand tu arrives au cinquième, tu vois la fin du match. Il y a le mur devant, c'est le sprint final. Et dans ce sprint, tu serres les dents, t'essayes de te surpasser, et t'y vas quoi !

Grâce aussi aux effets des anti-douleurs ?
Absolument, ça joue aussi.

Vous avez déjà joué sous infiltration ?
Oui, plein de fois. Aujourd'hui, on fait souvent une infiltration dans le cas d'une tendinite chronique à faire passer. Si ça ne passe pas, c'est repos total. Avec une infiltration, tu te dis qu'il y a peut-être moyen de gérer la douleur, de t'arrêter quinze jours au lieu de deux mois. Et voir si tu peux rejouer. Je ne vous cache pas qu'il m'est arrivé de me faire infiltrer sur un tournoi, quand j'avais cette tendinite au coude, si le match était important et que je jugeais que j'avais besoin de ne pas ressentir la douleur pour être peinard. Mais c'était toujours fait dans le cadre du tournoi, jamais en dehors, avec le médecin et son accord. La décision, souvent, tu ne la prends pas tout seul. Mais avec un feu vert médical.

Comment expliquer que presque toutes les blessures à Melbourne soient d'origines abdominales ?
Je ne suis pas scientifique, mais je mettrais ça sur plusieurs facteurs. D'abord, il y a la quatorzaine. Même si certains ont été mieux lotis que d'autres, je parle des têtes de série, ils n'ont pas choisi leurs horaires d'entraînement. Ils avaient des créneaux de cinq heures d'entraînement par jour, mais ce n'était pas cinq heures de tennis. Cinq heures dehors mais pas uniquement sur le terrain. La plupart du temps, c'était plutôt deux heures. Et sur des horaires qu'ils n'ont pas choisis. Donc ça a changé beaucoup de choses. Ajoutez ça au stress général sur le circuit depuis un moment. Ce qui n'est pas propre à l'Open d'Australie, mais on en a tellement parlé, il y a eu tellement de cas complexes, de prises de décision délicates... J'ai eu pas mal de joueurs et de joueuses au téléphone : forcément quand tu es dans ta chambre et que tu attends le résultat de ton test, bah tu es mort de trouille. Tu te dis : ''Je suis au bout du monde, mais est-ce que je vais pouvoir jouer ?'' Tout cela rajoute un stress à celui qui existe depuis le début de la pandémie : tu sais que tu peux partir en quatorzaine du jour au lendemain, et si ça se trouve ce n'est même pas toi mais quelqu'un de ton entourage qui est positif. Car tu es aussi responsable de ton entourage...

Le stress serait le seul facteur déclenchant ?
La préparation, tu l'as faite l'hiver. Mais les quinze jours ou trois semaines précédant l'Open d'Australie, habituellement tu joues des matches. Plus tu fais de matches, plus tu travailles ton service et on connaît l'importance déterminante de ce coup sur le circuit. Pendant la quatorzaine, les joueurs et les joueuses n'ont pas autant servi que ça, faute de temps. Quand tu forces et que tu as un stress psychosomatique, les abdos lâchent. Je suis peut-être très loin de la vérité, mais je ne vois pas d'autre explication. Tenez : on voit moins de blessures aux abdos chez les filles n'est-ce pas ? Or, leur temps de travail pendant la quatorzaine était de deux heures - c'était le rythme quotidien de chacun - soit la durée de leur match, en trois sets. Chez les hommes, certains matches ont dépassé les trois heures. Trois heures pendant lesquelles ils ont forcé sur un geste qu'ils n'ont quasiment pas effectué pendant quinze jours. C'est sans doute un autre facteur à prendre en compte. »