Outdoor - Kilian Jornet : « On est très forts pour dire aux Népalais ce qu'ils doivent faire »

L'Equipe.fr
·6 min de lecture

L'ultra-terrestre Kilian Jornet sort ce mercredi un nouveau livre, Au-delà des sommets (ed. Arthaud). À cette occasion, il nous a accordé un long entretien. Voici la seconde partie. « L'Everest est un fil rouge du livre, vous nous en parlez à travers les quatre saisons. Pourquoi l'Everest et quelle place a cette montagne dans votre coeur et votre esprit ?
C'est une montagne qui est hyper intéressante, déjà parce que c'est la plus haute. Au niveau physiologique, l'effort que tu vas devoir déployer là-haut, tu ne vas le trouver nulle part ailleurs. Et après, c'est une région que j'adore. Là-bas, tu peux faire tellement de choses, des sommets à 6000, 7 000 et 8 000 mètres... Elle donne un bon niveau de difficultés dès 400-500 mètres. C'est par ailleurs hyper accessible, très différent selon les saisons et facile d'y vivre. On a souvent l'image de l'Everest comme une montagne surpeuplée, mais c'est une réalité qui n'existe que deux-trois jours par an, au printemps. Le reste de l'année, tu peux y être tout seul. C'est une montagne qui est vraiment exceptionnelle, très belle. Et être tout seul, au-delà de 8 000 m, ce sont les moments les plus forts de ma vie de sportif en termes de sensations. Profiter de ces instants-là, quand tu es tout là-haut et tout seul, c'est incroyable. En même temps, c'est difficile à décrire. Juste, tu sais que tu es à l'endroit où tu dois être. lire aussi Première partie : Jornet « n'aime pas cette mythification de la victoire » Que pensez-vous de cette grande tendance qui encourage le tourisme dans l'Himalaya et notamment autour du K2, de ces ascensions que tout le monde veut faire ?
Il y a plusieurs niveaux de lecture à avoir à mon avis. On est très forts, nous en Europe, pour dire aux Népalais ce qu'ils doivent faire ou ne pas faire. Alors que nous, les Alpes, nous les avons bien détruites. Sur l'Everest, il n'y a quand même pas un téléphérique qui monte jusqu'à 1 000 mètres du sommet comme au Mont-Blanc. Je pense donc que la surpopulation des sommets dans l'Himalaya ça commence à être un problème certes dans certains endroits, mais c'est très ponctuel et très spécifique. Dans les Pyrénées et les Alpes, comme dans d'autres régions, il y a des problèmes toute l'année. « Le modèle actuel dans l'Himalaya est plus vertueux que le modèle dans les Alpes » Au Népal, ce tourisme de masse engendre des problèmes de pollution avec notamment des tonnes de déchets jetés et abandonnés...
J'allais y arriver. Il y a des déchets qu'il faut gérer, c'est certain. Dans les camps de base, il y a de la pollution, il faut nettoyer. Mais regardons déjà ce que nous faisons chez nous dans nos montagnes. À côté de ça, moi, je suis partisan que si tu veux grimper une montagne cela doit être toi qui la grimpes sans aucune aide. Donc sans oxygène ni assistance. La différence, c'est que cette personne n'a pas grimpé au sommet, elle a été au sommet. Et en même temps, il y a beaucoup de guides au Népal qui vivent grâce à ça. Si des sommets comme le Mont-Blanc ou l'Everest sont visités juste une partie de l'année et restent vierges l'autre partie du temps, c'est un mal qui n'est pas si mauvais. Il est clair que pour moi, gravir un 8 000 avec de l'oxygène, ce n'est pas de l'alpinisme. C'est du tourisme d'altitude, dont profitent économiquement des pays comme le Pakistan. Mais d'un autre côté, ce n'est pas à moi à dire ce qui est bien et ce qui ne l'est pas. C'est juste ma façon de voir. Je préfère en tout cas qu'il y ait des expéditions commerciales tous les printemps à l'Everest plutôt qu'ils construisent une route goudronnée et installe un téléphérique jusqu'au col sud (rires). Le modèle actuel dans l'Himalaya est plus vertueux que le modèle dans les Alpes. Certaines montagnes surpeuplées à certains moments, cela peut-il vous empêcher d'y aller ? Réévaluez-vous certaines choses à cause de ce tourisme de masse d'altitude ?
Oui, mais bon c'est un choix personnel. C'est à chacun de savoir ce qu'il va rechercher dans l'ascension d'un sommet. Le sachant, on peut choisir les dates et les voies. Donc oui parfois on peut râler et dire qu'il y a trop de monde. Mais bon, si nous voulons y aller cela veut dire que nous faisons partie du problème car nous voulons y être aussi. C'est hypocrite de dire qu'il y a trop de monde, que la montagne est à soi. Non, la montagne est à tout le monde, elle n'est pas qu'aux alpinistes et aux habitants du village. Elle est aux gens qui veulent y aller. Et il faut respecter ça, avec du fair-play et en protégeant l'écosystème naturel. Cette année, quasiment toutes les courses ont été annulées, il est quasiment impossible de voyager... Comment vivez-vous cette année très particulière en raison du Covid-19 ?
C'est particulier, effectivement. Mais, en fait, cela permet à beaucoup de gens d'explorer ce qu'il y a juste à côté de la maison. Souvent, nous, les athlètes professionnels, nous sommes habitués à être éloignés de chez nous pendant longtemps. Là, je me suis régalé à monter des projets et des ascensions ici en Norvège. Je n'avais pas eu l'occasion de le faire avant, de refaire du local, franchement c'est pas mal. Si la crise du Covid nous a permis de réfléchir à plein d'autres choses, il faut s'atteler au changement climatique, à la biodiversité. Il y a beaucoup de choses de détruites également au niveau de l'économie et de ses différents modèles. Si on doit les reconstruire, on pourrait le faire différemment, pour éviter de reproduire les mêmes effets. Je pense que nous devons être dans cette réflexion pour l'avenir. « Nous n'avons pas beaucoup de temps devant nous, il faut vraiment vite changer nos façons de faire » Vous faites partie du camp des optimistes ou des pessimistes ?
Je suis un optimiste, je le suis toujours. Je pense que nous sommes capables d'inverser la situation, si bien sûr nous agissons et sans attendre. Nous n'avons pas beaucoup de temps devant nous, il faut vraiment vite changer nos façons de faire. Il faut aussi que les gouvernements mettent en place des mesures importantes. Donc oui, je suis optimiste, mais il ne faut pas se relâcher. Vous qui êtes une personnalité très connue et admirée, pourriez-vous vous engager envers certaines actions pour faire bouger les choses ?
J'ai envie de dédier un certain temps pour ça. J'y travaille déjà. Mon temps est partagé entre le sport et ces actions. Je passe du temps à discuter avec des marques, des industriels qui fabriquent du matériel, et il y a des interviews comme celle-ci qui permettent de faire passer des messages. J'utilise mes réseaux (sociaux) pour communiquer, amener la conversation sur les problématiques écologiques davantage que sur mes performances. J'ai envie de continuer à utiliser ces différents outils pour échanger. C'est avec la collaboration de différentes personnes et institutions que nous pourrons trouver les meilleures solutions. » lire aussi Lire la première partie de l'interview