Paris 2024 : Laurent Bel, un maître d'armes français au service des petites nations de l'escrime

Laurent Bel observe son tireur, le Colombien Miguel Angel Grajales, jeudi, lors des qualifications de l'épreuve individuelle de la Coupe du monde de fleuret à Coubertin (Paris). (A. Réau/L'Équipe)

Le maître d'armes Laurent Bel, multiple médaillé mondial dans sa première vie, a constitué un groupe hétéroclite de jeunes tireurs étrangers issus de nations émergentes avec l'objectif d'en qualifier le plus possible pour les JO de 2024. Reportage à Coubertin lors des qualifications de la Coupe du monde de fleuret.

Le panneau lumineux du court numéro 3 de la salle Pierre-de-Coubertin affiche 10 h 45, ce jeudi, quand Laurent Bel enfile son plastron noir et son masque en acier, le regard concentré devant son tireur. Dans trois quarts d'heure, le Suisse Rémi Brunner (21 ans, 141e mondial) va entrer en piste dans cette ruche polyglotte pas encore transformée en sauna pour disputer la phase de poules des qualifications de l'épreuve individuelle de la Coupe du monde de fleuret de Paris.

C'est le moment choisi par le maître d'armes français, 56 ans, pour donner la leçon. Trente minutes durant, celui qui fut 4e meilleur tireur mondial dans les années 1990, quadruple médaillé mondial en individuel et par équipes et double champion de France par équipes exhorte à travers des exercices le jeune Helvète, encore sur ses gardes, à déplier son bras droit armé. « C'est un peu comme pour un joueur de tennis avant un match. Lors de son échauffement, il faut lui faire traverser la balle », image le technicien.

Rémi Brunner est le mieux classé d'un groupe hétéroclite de fleurettistes étrangers issus de petites nations de l'escrime mondial réunis autour du coach parisien. Outre le Suisse, vainqueur d'une Coupe du monde Satellite à Bucarest (Roumanie) en septembre, l'antichambre des élites, on y trouve un Libanais, Philippe Wakim (143e), un Sénégalais, Noé Robin (273e), un Espagnol, Esteban Peressini (343e), deux Colombiens, Jorge Eduardo Murillo (238e) et Miguel Angel Grajales (345e), un Algérien Virgil Albert (non classé)... et un Français, son fiston, Romain Bel (204e). Tous ont entre 20 et 22 ans.

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À l'inverse des maîtres d'armes tricolores parmi les plus réputés, partis exporter avec succès leur savoir-faire loin des bases de l'Insep, comme le champion olympique par équipes de Tokyo Erwann Le Péchoux (sous contrat avec le Japon), le champion d'Europe par équipes de 2006 Grégory Koenig (avec Hong-Kong) ou le double champion du monde avec les Bleus (1997, 2001) Franck Boidin (aussi avec la fédération nippone), Laurent Bel n'a pas eu besoin de prendre un billet d'avion pour démontrer ses qualités d'entraîneur de haut niveau.

Avec la perspective des JO de Paris en 2024, ce sont de jeunes tireurs étrangers ambitieux, sur initiative individuelle ou fédérale, qui sont venus à lui grâce au bouche-à-oreille. Reconverti maître d'armes à l'Insep puis à la Tour d'Auvergne, un club reconnu de la capitale, sitôt la page de sa première vie tournée à 32 ans, le technicien a entrepris en septembre 2019 l'ouverture d'une salle d'armes dans le XVIIIe arrondissement au prix d'une rénovation onéreuse d'un entrepôt délabré situé au fond d'une cour d'immeuble. Trois ans et demi plus tard, Escrime Paris Nord revendique 250 adhérents dont une cinquantaine de compétiteurs « malgré les déboires qu'on a traversés à cause du Covid et des confinements successifs », maugrée-t-il.

Cet élan insoupçonné, cette vitalité, c'est peut-être ce que l'on retrouve dans les appuis explosifs et la hargne portée à la pointe de son fleuret de Miguel Angel Grajales. Le Colombien (21 ans) a traversé l'Atlantique l'été dernier avec son compère Jorge Eduardo Murillo (22 ans) pour améliorer sa technique et trouver une adversité plus relevée qu'en Amérique du Sud. Son but : disputer le tournoi par équipes des JO de Paris, sous la verrière du Grand Palais, par le jeu des quotas réservés à chaque confédération continentale.

Qualifié pour le tableau préliminaire de 256 après des poules bien négociées à Coubertin, il finira par se faire sortir 15-8 par l'Israélien Raz Goren (premier adversaire samedi du champion olympique par équipes Maxime Pauty) deux tours plus tard.

Des six tireurs engagés sous la coupe de Laurent Bel, aucun ne sera parvenu jeudi à rejoindre le tableau principal samedi (phases finales en direct sur L'Equipe Live), qui verra entre autres l'apparition du champion du monde Enzo Lefort et du champion olympique Cheung Ka Long, vainqueur sortant à Coubertin.

Un dur apprentissage pour tous ces audacieux, dont a terriblement fait les frais Romain le fiston (21 ans, 204e mondial), engagé pour la première fois avec la tenue des Bleus et défait 15-14 après avoir longtemps mené face au Japonais Takahiro Shikine (18e) en tableau de 128, le tout sous le regard d'Emeric Clos, le manager des fleurettistes de l'équipe de France. « Maintenant, ça doit tous les tirer vers le haut », ponctue le maître d'armes.

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