Pelé et L'Équipe, une relation particulière

Parc des Princes, le 15 mai 1981. Entouré de Jacques Ferran (fondateur du journal L'Équipe) et Marcel Hansenne (ancien athlète), Pelé soulève son trophée de champion du siècle. (L'Équipe)

Élu champion du siècle par « L'Équipe magazine » en 1981, le Brésilien avait tissé une relation particulière avec notre quotidien.

En 2008, un numéro spécial de L'Équipe légendes avait été consacré au mythique n° 10. Jacques Ferran, l'ancien patron de la rubrique football, y revenait sur la relation particulière qu'a entretenue Pelé avec notre quotidien. « Était-ce en 1959 ou en 1960, par un après-midi d'automne à L'Équipe ? J'étais dans mon bureau lorsque l'appariteur du journal vint, avec des airs de conspirateur, me prévenir qu'un jeune garçon noir était assis depuis un bon moment dans la salle d'attente et demandait à être reçu. C'était Pelé, tout seul et pas pressé, qui nous rendait visite dans le but, dit-il, de nous offrir des paquets de café du Brésil, dont il était le représentant. Il nous parut tranquille, timide, insouciant, ce Roi sans accompagnement. Il me suivit gentiment à la rédaction, où il se plia sans réticence à l'interview. »

lire aussi : Tous les articles consacrés à Pelé

C'était il y a presque soixante ans, dans un autre monde. Celui des matches amicaux à n'en plus finir (une trentaine par saison avec Santos, en moyenne) pour que le maître dispense sa magie aux quatre coins de la planète. En mai 1960, il participe à un tournoi international organisé par le Racing dans l'ancien Parc des Princes. Santos, Real Madrid, AC Milan et Benfica sont invités. Pour Jacques Ferran, « Pelé est alors au sommet de son art. » Alain Fontan, notre correspondant au Brésil, évoque un « fauve aux allures de danseur », Gabriel Hanot le croit seul capable « d'être à lui-même son propre partenaire ». Pelé qui, écrit Ferran, « lorsqu'il ne forgeait pas lui-même des buts incompréhensibles, échangeait avec son coéquipier préféré, Coutinho, des ballons qui n'en finissent pas. »

L'Équipe pourfend l'attitude de son club et de sa fédération, qui usent leur joyau à force de tournées. Pelé, pourtant, reste inégalable et sait le rappeler. Le 23 avril 1963, il réussit un triplé à Colombes contre la France. Le lendemain, L'Équipe titre : France : 2, Pelé : 3. Jacques Ferran, qui a découvert le phénomène cinq ans plus tôt, est estomaqué par cette pépite et rappelait, en 2008, à propos de la révélation de 1958 : « Je n'escomptais pas Pelé. Personne n'attendait ce type de phénomène. On vivait encore dans le souvenir brûlant du Mondial de 1954, en Suisse, de la miraculeuse et malheureuse équipe de Hongrie de Puskas, Hidegkuti, Boszik, Kocsis, trop vite démembrée, et aux exploits de Fritz Walter et de Rahn [...] on ne soupçonnait pas qu'il pût exister plus merveilleux footballeur au monde qu'Alfredo Di Stefano. »

Le 30 mai 1964, Ferran assiste au Maracana de Rio de Janeiro à la Coupe des nations. La Seleçao surclasse l'Angleterre (5-1) et il écrit : « Le dieu Pelé n'a jamais été aussi divin. Il a, pendant quatre-vingt-dix minutes, déployé toute la gamme de ses incroyables richesses. Et réduit à rien des Anglais figés et stupéfaits » qui seront sacrés champions du monde deux ans plus tard.

Quelques jours après ce récital, Pelé et le Brésil sont à la peine contre l'Argentine (0-3). Quarante-deux ans avant Zinédine Zidane, il adresse un coup de boule (non sanctionné) à son adversaire direct, Mesiano. Ferran relate : « Deux Pelé en cinq jours : le dieu triomphant, invulnérable, qui a terrassé l'Angleterre, et le diable truqueur et impitoyable qui a permis à l'Argentine de l'emporter. Deux Pelé comme il y a deux Brésil, celui des gratte-ciel de Copacabana et celui des misérables favelas, et comme il y a deux footballs brésiliens, celui du soleil et celui de l'ombre. »

L'histoire et notre journal retiendront l'incomparable champion. Jacques Ferran, lui, garde, « comme une dernière image, un Pelé en smoking blanc venu recevoir le 15 mai 1981 à Paris le trophée de champion du siècle, après le vote de vingt journaux du monde entier organisé par L'Équipe magazine. Il était passé deux jours plus tôt à L'Équipe, attendu dans la cour par toute une rédaction parmi laquelle il ne connaissait presque plus personne. M'ayant aperçu, il se précipita vers moi, pour un abraço brasileiro affectueux et confiant, où il me sembla retrouver l'enfant de Hindas », la ville suédoise où le Brésil avait établi son camp de base lors de la Coupe du monde 1958. Le temps où Pelé n'était pas encore majeur et le football encore un jeu.