Pourquoi l'électrique et la compétition client sont le futur du sport auto

James Allen
motorsport.com

Stéphane Ratel, directeur du GT international depuis plus de 20 ans, juge dans sa dernière interview pour la série #thinkingforward de Motorsport Network que la pandémie actuelle, ainsi que l'urgence climatique, définiront le sport automobile dans le futur. Toute série dépendant des constructeurs va selon lui souffrir et il voit de fait les principales disciplines de compétition automobile devenir entièrement électriques, tout en prédisant l'émergence de la compétition client.

SRO a publié un calendrier révisé pour le GT World Challenge, fixant son début en juillet. Stéphane Ratel se veut optimiste quant à la possibilité de voir des courses se dérouler devant un public restreint en fin d'année, même si les premières manches devraient avoir lieu à huis clos.

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Stéphane, comment se sont passées les dernières semaines pour vous durant le confinement, et à quel point a-t-il été difficile de reporter les championnats ?

Vous pouvez imaginer que tous les championnats ont essayé de reprogrammer leur calendrier de neuf mois sur huit mois, sept mois, six mois, cinq mois. Tous les circuits ont donc été très occupés. Il y a six semaines nous travaillions sur un début fin mai, il y a trois semaines nous avons repoussé le départ à la fin du mois de juin. Et désormais, nous avons tout replanifié pour débuter à la fin du mois de juillet.

Dans le monde du GT, le business de la plupart des équipes ne se fait pas seulement dans un championnat. Tout doit donc être travaillé en harmonie de manière à leur permettre de courir. C'est un effet domino et, à chaque fois que vous changez, il faut modifier énormément de choses. Et même si vous avez l'autorisation de la part des autorités publiques de disputer la course pour le moment sans public, il faut aussi voyager à l'étranger et que les frontières soient ouvertes. C'est le troisième défi auquel nous faisons face. Il a donc fallu beaucoup de travail pour tout reprogrammer. Comme vous le savez, nous ne sommes pas actifs uniquement en Europe, mais aussi en Amérique du Nord et en Asie, en plus de l'Intercontinental GT, donc il y a beaucoup d'événements à planifier et à reporter.

Je présume que vous n'êtes pas sûr à 100% de pouvoir débuter fin juillet, bien que les choses semblent se débloquer un peu ces derniers temps ?

[Ce n'est pas simple] de planifier quelque chose dans une situation de plus en plus inquiétante, avec le nombre de décès qui grandit chaque jour, donc nous travaillons dans cet environnement depuis un moment. Pour qu'un événement du GT World Challenge puisse avoir lieu avec toutes les courses annexes, nous parlons de 2'000 à 2'500 personnes, entre 200 et 300 voitures sur site, avec les pilotes et les mécaniciens, la production télé : ça fait beaucoup de monde. Il est donc important pour nous de savoir ce qu'un événement sans public signifie en nombre de personnes sur site. Nous surveillons ça quotidiennement pour voir s'il est réaliste de débuter durant l'été, mais je suis raisonnablement optimiste quant à la possibilité de le faire pour le moment.

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Lorsque le monde reviendra à la normale après cette crise, il y aura assurément une "nouvelle normalité" dans le paysage global. Quelle sera-t-elle en ce qui concerne le sport automobile, selon vous ?

J'ai dit que, dans dix ans, il nous restera les courses électriques et la compétition client. Cette crise semble accélérer le changement. Ces dernières années, nous avons remis la compétition client à la mode. Il semblerait donc que nous soyons en meilleure position que d'autres championnats. Cependant, nos équipes bénéficient aussi du soutien des constructeurs et celui-ci diminue ces dernières années, ce n'est pas quelque chose qui date d'hier. Il est certain que tous les programmes de sport automobile sont grandement dépendants de l'implication directe des constructeurs et les investissements vont souffrir dans les années à venir. C'est presque certain, avec la seule exception des compétitions électriques. Car je pense que ce que nous avons vu ces derniers mois, avec des dauphins dans les canaux de Venise, aura un effet à long terme sur les gens et la question environnementale sera plus présente que jamais.

En parlant à plusieurs leaders au fil de la série #thinkingforward, ce qui est ressorti c'est un besoin de recommencer et de recalibrer les choses autour d'un plus petit nombre de championnats plus forts avec des grilles plus fortes, car le paysage était trop fragmenté. La compétition client est en bonne posture car ce n'est pas un investissement énorme du côté des constructeurs, c'est une belle vitrine et ça tourne autour de leurs clients et du business de ventes de voitures. C'est le cas ?

Quand la crise est arrivée, le groupe SRO était plus solide que jamais. Nous avions tout juste signé avec Amazon Web Services comme sponsor titre, et c'était très important pour nous après dix ans de partenariat avec Blancpain. Nous avons été rejoints par les montres Rebellion et nous avons de nouveaux accords avec Pirelli et Total. Et nous avions la grille la plus forte que nous ayons jamais eue : 55 engagés permanents en Endurance Cup en Europe, 33 en Sprint Cup en Europe, 32 en Asie. Donc même si tous les championnats vont perdre des concurrents, c'est quasiment certain, je pense que nous sommes en bonne situation pour traverser la crise. Au moins la première partie, car après cela nous rentrerons dans une grosse crise économique.

Quelles seront les capacités de nos équipes ou des gens qui les financent en termes de ressources et d'appétit dans un contexte où le soutien des constructeurs sera plus faible qu'avant ? C'est une question. Une chose est sûre, et c'est pour cela que la compétition client a autant de succès : le retour marketing obtenu [est conséquent] et vous obtenez aussi des revenus grâce aux programmes clients. Je pense donc que c'est une situation gagnant-gagnant pour beaucoup de constructeurs, et c'est pour cela qu'ils ont été si nombreux à rejoindre notre plateforme, en GT3 et en GT4, depuis autant d'années.

Vous êtes en discussion très régulière avec les constructeurs, vous leur parlez tout le temps. Sentez-vous qu'ils auront encore le même appétit pour le sport automobile à l'avenir, même avec un investissement réduit ? Je veux dire, dans le sens où ils vont traverser des moments difficiles d'un point de vue économique, le sport automobile jouera-t-il un rôle dans leur activité, quel que soit le niveau d'investissement qu'ils décident d'y consacrer ?

Ce qui est essentiel pour le moment, c'est que nous suivions un plan de route, très précis dans chaque secteur et dans chaque domaine, pour réduire les coûts. Nous devons aussi avoir une feuille de route environnementale, qui sera de plus en plus importante. Donc si nous pouvons apporter une combinaison des deux, je pense qu'il y aura une possibilité. Il y aura toujours un appétit pour la promotion, et donc pour la promotion sportive. Et le plus important c'est que ces constructeurs ont des décennies, plus d'un siècle pour certain, d'Histoire en compétition. Et il est très important qu'ils traduisent cela dans leurs produits. Même si on se tourne vers l'électrique, même si on va vers n'importe quelle technologie, ils ont le prestige et l'image sportive qu'ils ont construite au fil des décennies. Cela ne peut pas être gâché, et il est important de traduire cela dans leurs nouveaux produits, c'est pour cela que je veux croire que le sport automobile restera pertinent.

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Concernant la manière dont les courses vont se dérouler, tout le monde travaille sur du huis clos, sans public pour commencer. Pensez-vous qu'il sera possible d'avoir des courses avec du public en 2020 ou même 2021 ? Ou est-ce que ce sera uniquement quand nous aurons un vaccin ?

Je pense qu'il y aura trois étapes : ne pas avoir de public, avoir un public limité et avoir un public complet. Chaque circuit est une arène très grande, par rapport à la taille d'un stade de football, et 5'000, 6'000 ou 10'000 personnes sont rapidement perdues à Silverstone, il faut des dizaines de milliers, voire plus de 100'000 personnes pour que les gros circuits de F1 semblent remplis. Donc même si visuellement nous n'avons pas un public important, les revenus de ce public sont importants pour nous et ce sera un sacrifice. Il sera difficile de rouler sans public, mais nous pouvons le faire pour n'importe quel événement.

Pour les 24 Heures de Spa, nous avons repoussé la date au maximum avant de faire face à un risque sérieux de neige dans les Ardennes, à savoir le dernier week-end d'octobre, ce qui créera un défi avec une très longue nuit. L'événement se fera lors du passage à l'heure d'hiver donc si nous commençons à 15h et que nous terminons à 15h, cela pourrait être la première course de 24 heures à durer 25 heures ! Je suis une personne optimiste par nature, et je veux espérer que nous serons capables de reprendre les voyages internationaux en septembre ou octobre, et que nous pourrons organiser des événements publics, ou avec un public limité. En France, par exemple, ils ont dit que les événements avec 5'000 personnes pourraient possiblement reprendre en août. Nous verrons si 5'000 personnes est une meilleure option qu'aucun public.

L'eSport et la simulation ont évidemment une bonne opportunité de briller. Quelle est votre vision de la manière dont les compétitions virtuelles ont saisi cette chance pour parfaire leur image durant ce confinement ?

Il est commun de dire que toute crise crée des opportunités. Potentiellement, au terme de cette crise, il y aura moins de championnats. Mais nous espérons être un de ceux [qui restent], et nous pourrions avoir davantage de succès et une plus grosse part du gâteau. L'autre opportunité est l'eSport. Nous avons vu une explosion de notre propre GT World Challenge avec Assetto Corsa Competizione, Informatica et maintenant le soutien de Fanatec. Vous savez, nous avons eu et les meilleurs pilotes de GT dans le jeu, ce qui a créé beaucoup d'attention. Nous avons été très heureux des retours marketing avec de nombreux spectateurs, donc je ne pense pas que ce soit quelque chose qui disparaisse à la fin de la crise. Surtout qu'à notre niveau d'eSport, ce n'est pas un jeu, c'est une simulation de sport. Assetto Corsa est à un haut niveau et le nombre de pilotes, de fans et de joueurs qui ont acquis le siège, les pédales, le volant, et qui se sont équipés pour jouer à ses simulations de haut niveau a explosé. Ils ne vont pas mettre ça de côté une fois qu'ils retourneront au travail et je pense que ça fera toujours partie de leurs hobbies, ou pour certains d'entre eux, de leur entraînement. Je pense que l'on a un bon potentiel avec ça.

Vous avez mentionné plus tôt les considérations environnementales et le fait que la crise allait mettre cela en avant. Quelle est votre vision de l'approche de la décarbonation du sport automobile et quelle évolution voyez-vous dans cinq à dix ans ?

Je pense que tout le monde est d'accord, y compris les constructeurs, pour dire que la compétition électrique sera pour le moment difficile à marier avec la compétition client. Ce que nous vendons, ce sont des sensations à nos pilotes. Je ne peux donc pas vous dire à quoi ressemblera le GT World Challenge de demain avec l'électrique, car il n'y aura pas les mêmes sensations face au pilotage d'une Lamborghini, d'une Ferrari, ou [de la voiture de] n'importe lequel de nos constructeurs, et il faudra du temps. Mais nous avons besoin d'un plan de route pour réduire notre empreinte carbone. Et si vous regardez l'Intercontinental GT Cup, le concept est d'utiliser des équipes locales plutôt que d'avoir des teams qui font un championnat entier autour du monde, ce qui permet d'éviter une grande partie des transports intercontinentaux. C'est une feuille de route valide, portée sur environnement, pour continuer à faire du sport automobile en réduisant cette empreinte.

J'ai présenté l'an dernier le concept du GTX World Tour, qui est une compétition allant de ville en ville, et ça pourrait être une bonne manière d'amener ces voitures au public avec une bonne exposition en centre-ville, tout en faisant des compétitions de course de côte et sur des circuits courts. Il est difficile de mixer la compétition traditionnelle avec les courses électriques. C'est un concept et nous allons chercher plus loin pour voir si c'est faisable. On ne veut pas faire un événement avec des camions transportant des générateurs qui fonctionnent au diesel ! Il faudra que ce soit une formule entièrement électrique, et ça rend la chose compliquée à organiser et coûteuse. Mais nous y travaillons.

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