Pourquoi l'ascension de Charles Dubouloz dans les Grandes Jorasses est-elle exceptionnelle ?

Charles Dubouloz. (Sebmontazstudio)

Ce n'est pas une première dans cette « directissime » de la célèbre face Nord des Grandes Jorasses. Ce n'est pas non plus une première solitaire en hiver dans cette face mythique du massif du Mont-Blanc. Pourtant, l'ascension de « Rolling Stones », seul et en hiver en janvier dernier, par Charles Dubouloz, est bien une réalisation qui fera date. Explications.

Pour comprendre l'exploit signé par le Chamoniard Charles Dubouloz, du 13 au 18 janvier dernier dans "Rolling Stones", une des voies les plus dures et engagées des Grandes Jorasses (massif du Mont-Blanc), il y a, bien sûr, les chiffres. Six journées à affronter les terribles conditions d'une face nord privée de soleil au coeur de l'hiver, au mois de janvier qui plus est, quand les journées sont les plus courtes. Six jours dans des températures bien en-dessous de l'isotherme et dont le ressenti descend quotidiennement sous les -15°C, sans même parler des cinq nuits glaciales et très inconfortables, le plus souvent pendu dans un hamac posé à même la glace. Six jours en autosuffisance totale dans un milieu minéral sans croiser une seule autre âme vivante, ou presque.

Une voie classée Extrêmement Difficile +Pour mieux cerner l'exploit, on peut aussi s'intéresser à la difficulté de cette voie très peu répétée de la mythique face nord des Grandes Jorasses. Une voie classée Extrêmement Difficile +, et qui n'était, au moment où l'alpiniste se tortillait de relai en relai en janvier dernier, pas dans les meilleures conditions (peu de neige, peu de bonne glace pour faciliter la progression). Une voie avec une difficulté constante, avec un profil soutenu du début à la fin, sans passage vraiment facile ou bivouac confortable.

Il faut aussi se pencher sur la dimension solitaire de l'entreprise, qui obligeait le grimpeur à réaliser deux fois l'itinéraire en montée et une fois à la descente entre les deux. La première pour aller positionner le relai suivant. La seconde, pour récupérer le matériel de protection qu'il venait de positionner pour assurer sa progression en cas de chute et hisser ses sacs.

Malgré tous ces arguments, pour réellement saisir l'ampleur de la performance de Charles Dubouloz, il faut aller plus loin que les simples données factuelles. « Tout cela est vrai et cette réalisation est rare. Mais, pour moi, ce qui rend cette performance hors du commun, c'est finalement la rareté des profils qui sont en mesure de l'exécuter », explique Jonathan Crison, conseiller technique alpinisme à la Fédération française de montagne et d'escalade.

Un niveau de prise de risque et d'inconfort très rares« Évidemment, Charles est un formidable grimpeur et un technicien de très haut niveau en montagne. Mais, j'ai envie de dire, il n'est pas le seul en France à être à ce niveau. Non, ce qui rend la chose exceptionnelle, c'est d'adosser ces talents à une grande audace et à une capacité à se lancer un défi avec un tel engagement et une telle "rusticité" ». Comprendre, un niveau de prise de risque et d'inconfort que très peu d'alpinistes sont capables d'envisager. « C'est une entreprise qui ressemble un peu aux défis d'il y a à 20 ou 30 ans, une époque où les repères et la philosophie de l'alpinisme étaient différents. Il faut vraiment être capable de mettre beaucoup de choses en jeu pour se lancer là-dedans et accepter de passer plusieurs jours dans des conditions de vie vraiment très difficiles », poursuit le technicien et guide de haute montagne.

Un engagement tel qu'il a laissé Charles Dubouloz en larmes au moment de sortir de la voie, sur le célèbre éperon Walker, épuisé nerveusement : « Je pleure parce que je n'ai mis aucune limite dans mon engagement ces six derniers jours. Et ça, c'est effrayant. »

Enfin, et c'est peut-être ce que retient la communauté des montagnards de ce moment fort de l'année 2022, il y a toute l'audace et l'élégance des choix du Chamoniard qui a jeté son dévolu sur une des voies les plus directes et les plus dures vers le sommet des Grandes Jorasses, une des voies les plus engagées aussi et ce, au moment le plus difficile de l'année pour grimper à plus de 4 000 m d'altitude. "Rolling Stones", seul et en hiver par Charles Dubouloz, fera date et les images ramenées - le documentaire De l'ombre à la lumière - par le guide et réalisateur Sébastien Montaz, permettront à ce grand moment de l'alpinisme contemporain d'être partagé avec le plus grand nombre.