Rugby - Quand Jean-Paul Dubois, lauréat du Goncourt 2019, parlait du Stade Toulousain

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Récompensé lundi du Prix Goncourt pour « Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon», Jean-Paul Dubois avait raconté sa relation intime avec le club de rugby de sa ville de Toulouse, dans le magazine L'Équipe, en 2012. Jean-Paul Dubois vainqueur! Par 6 voix contre 4, lundi, l'écrivain a reçu le Prix Goncourt pour son roman Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (éd. de l'Olivier), battant ainsi Amélie Nothomb et son Soif (éd. Albin Michel). Si une partie de l'action de son livre se déroule à Toulouse (et au Canada), il est beaucoup plus question de hockey sur glace que de rugby dans Tous les hommes...

Une sorte d'infidélité pour celui qui a été grand reporter pour le Nouvel Observateur, et qui a collaboré plusieurs fois pour le magazine L'Équipe pour parler ballon ovale. En 2007 notamment, il avait rencontré Fabien Pelous, deuxième ligne emblématique du Quinze de France et du Stade Toulousain et livré plusieurs chroniques sur la Coupe du monde organisée en France. En 2012, Jean-Paul Dubois, né en 1950, avait raconté ses souvenirs liés au rugby et à Toulouse pour le magazine, sous le titre « Un jeu de l'enfance, pendant toute une vie ». À l'occasion de sa récompense, nous republions cet article :
«J'ai grandi sur le bois des gradins. Appris les règles du jeu dans l'odeur âcre des hommes et de leurs cigares dominicaux. Fait mes classes assis au coeur de l'austère et légendaire forêt des «pardessus», ces vieux oligarques de la Fédération, barons omnipotents flanqués de notaires donateurs et de négociants nantis, tous emmitouflés, dès novembre, dans leurs lourdes pelisses. Aux premiers froids, mon père enfilait la sienne avant d'aller au stade. Si ce modeste manteau - un trois-quarts de laine râpeuse - ne suffisait pas à faire de lui l'un de ces nonces aux lodens doublés d'autant de triglycérides que de mauvaise foi, il avait cependant le pouvoir d'ouvrir, pour moi, la porte d'un monde en gésine, porteur de tumulte et de fracas, un monde puant les liniments et les embrocations, un monde moite pareil à un ventre grouillant d'hommes démesurés aux visages huileux, aux regards fermés, chaussés de cuir et de fers, un monde venu d'un autre monde, incompréhensible et fascinant, au point qu'il allait vivre en moi jusqu'à aujourd'hui, intact, toujours aussi présent, émouvant et odoriférant. Ce monde parallèle, qui était là, derrière la porte de bois, c'était le vestiaire du Stade Toulousain. Je parle de celui des Ponts-Jumeaux, à la fin des années 50. Ce stade aux tribunes de bois et au coeur d'acier, boulonné de légendes, soudé à la mémoire, bordant le canal du Midi à le toucher et qui finit - c'est souvent la règle du jeu - éperonné, noyé et englouti sous le flot d'un périphérique. Avant les matches, entre le monument aux morts qui reposait sous les grands arbres et la buvette que l'on avait mise là sans doute pour redonner du goût à la vie, les pères racontaient à leurs fils des histoires à rêver debout, des histoires qu'eux-mêmes tenaient de leurs propres pères, des histoires où il était toujours question de courage, d'abnégation, de courses rectilignes et de passes croisées, de légendes et de siècles, et d'hommes toujours avançant avec ces chaussures de fer, jusqu'à cet endroit, cette origine où ils savaient devoir aller, pour y déposer une balle, avant que de pouvoir, ensuite, et seulement ensuite, relever la tête. "(Le Stade Toulousain) est la part invisible d'un patrimoine intangible, le noyau dur d'une mémoire collective qui, parfois, se souvient de tout C'est ainsi que, sous les tilleuls, on me raconta les miracles de la « Vierge rouge » de 1912, la campagne de « l'équipe des bouchers » en 1947, les illuminations d'un Brouat, d'un Barran, et d'un demi de mêlée du nom de Bergougnan - celui-là hantait toujours la mémoire de mon père -, autant de joueurs inoubliables que je n'avais jamais vus, mais dont on m'avait dit que les fantômes bienveillants s'asseyaient parfois près de moi dans les tribunes de bois. Bien plus tard, à mon tour, sans vraiment savoir pourquoi, peut-être comme un griot de Garonne, je racontai aux miens les batailles d'autres matches plus récents, gagnés ou perdus, le déroulé de ces rencontres qui ne finissent jamais et que l'on reconstruit à moment perdu, comme un jeu de l'enfance, pendant toute une vie. Mes Bergougnan à moi s'appelaient Villepreux, bien sûr, Bonal, Harize, Bourgarel, Novès, maillons lestes d'une longue histoire, bien entendu dérisoire, mais qui possédait cependant l'étrange pouvoir de fouetter la mémoire et d'asseoir en tribune, l'espace d'une heure, côte à côte, les vivants et les morts. Le Stade Toulousain est pour moi bien autre chose qu'un club de rugby qui a tout gagné et depuis si longtemps. Il est la part invisible d'un patrimoine intangible, le noyau dur d'une mémoire collective qui, parfois, se souvient de tout. Enfant, la première chose que je voyais, dans le vestiaire des géants, c'était le blason du club que les joueurs portaient sur leurs maillots. Ce « S » vipérin s'enroulant autour d'un « T » têtu et roide, me rappelant à chaque fois le fameux caducée pharmaceutique avec son serpent enveloppant le bâton d'Esculape, figurant aussi l'axe du monde. "Je regarde toujours les rencontres tout seul (devant la télé). Je scrute les ralentis et statue sur le bien-fondé de chaque faute. Parfois, pour me rendre utile, je marche en regardant les images À l'époque des Ponts-Jumeaux, je crois qu'il ne serait jamais venu à l'idée de quiconque, je veux dire d'un citoyen normal, d'acheter un maillot du Stade Toulousain. Cela, me semble-t-il, se serait apparenté à une forme d'usurpation d'identité. Aujourd'hui, le monde s'est inversé et les tuniques illustres sont en vente libre dans les boutiques de la grande maison. Cela n'empêche pas le Stade et son caducée de continuer à soigner l'art et la manière, à gagner, respectant sans doute ainsi le code élémentaire et princeps d'un invisible règlement intérieur où il est dit que la défaite est sans doute une éventualité à envisager, mais de la même façon que peut l'être un artefact. Depuis la disparition du stade des Ponts-Jumeaux, en 1980, je ne suis plus jamais allé voir un match du Stade Toulousain sur son nouveau terrain. Quand on me demande pourquoi, je réponds que je ne sais pas vraiment. Que parfois les choses se font ainsi, malgré nous. Mais je n'en crois pas un traître mot. En outre, bien qu'étant le contraire d'un supporter, je peux dire que je connais les noms, les visages et les postes de tous les joueurs du club depuis les années 70. Je consulte plusieurs fois par jour le menu «Chrono rugby» de lequipe.fr pour avoir des nouvelles de ce qui se passe à Ernest-Wallon. Je vais aussi régulièrement sur le site du Stade dans la rubrique « infirmerie » pour suivre l'état des blessés. Même si cela peut paraître insensé, je crois n'avoir jamais manqué une seule retransmission d'un match de Toulouse à la télévision. Cela veut dire que j'ai organisé, déplacé, planifié et rusé avec bien des choses pour ne pas être privé de ces émissions. Je regarde toujours les rencontres tout seul. Je scrute les ralentis et statue sur le bien-fondé de chaque faute. Parfois, pour me rendre utile, je marche en regardant les images. Et, quand cela s'avère nécessaire, je pousse dans les mauls et les mêlées. Puis je me rassois avec le sentiment du devoir accompli. Et, l'espace d'un instant, il m'arrive alors, comme par enchantement, de me retrouver sur une travée de bois, en hiver, entre deux pardessus, fantômes en tuniques fumant leurs longs cigares, plissant les yeux e cherchant sans doute la même chose que moi, une chose toute simple qui ressemble à la voix rassurante d'un père qui leur parle d'un temps qui s'appelait Bergougnan.»

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