Rugby - Santé - Pour Jean-François Chermann, neurologue, « il y a une prise de conscience » au sujet des commotions

L'Equipe.fr
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Alors que certains joueurs ont décidé de se retourner contre leur club pour une mauvaise prise en charge des commotions, le neurologue Jean-François Chermann, spécialiste du sujet, pense qu'il faut parler sans relâche de ces « blessures invisibles » pour améliorer leur détection, en particulier chez les amateurs. Après le Canadien Jamie Cudmore l'an dernier, trois joueurs de rugby ont récemment décidé d'attaquer leur club en justice pour des négligences dans la prise en charge de commotions répétées. Parmi eux, Quentin Garcia, ex-talonneur de Chambéry (les deux autres souhaitent garder le silence pour l'instant), souffre de sérieuses séquelles et est suivi par Jean-François Chermann, neurologue spécialiste des commotions dans le sport, référent de nombreux clubs de rugby (Racing 92, Stade Français, Biarritz, Bayonne) et de plusieurs fédérations (judo, football, basket, MMA, boxe...). Ce dernier, qui a vu passer plus de 1000 rugbymen commotionnés dans son cabinet depuis 2005, estime que la prise de conscience qui a eu lieu ces trois dernières années dans le rugby professionnel a plus de difficultés à se répandre au niveau amateur qui ne dispose pas des mêmes moyens de surveillance. « Les critères de sortie immédiate sont plus souvent respectés. » « Depuis trois ans, les commotions semblent mieux prises en charge dans le rugby professionnel. Est-ce que les statistiques le confirment ?
Oui, il y a eu un énorme progrès. Dans la plupart des disciplines, beaucoup de sportifs restent encore sur l'aire de jeu lorsqu'ils sont commotionnés ; c'est estimé à 50 %, tous sports confondus. En rugby, cela s'est sensiblement amélioré et on estime que ce chiffre est désormais autour de 20 %. Il y a eu une prise de conscience. Les commotions sont toujours aussi nombreuses mais la surveillance vidéo (mise en place en 2018 en Top 14 et Pro D2) permet une meilleure détection. Le protocole est mieux appliqué aussi. C'est-à-dire ?
Les critères de sortie immédiate sont plus souvent respectés. Avant, un gars qui titubait, on lui faisait passer systématiquement le test HIA1 (un questionnaire, en cours de match) au lieu de le sortir définitivement comme le veut le règlement. C'est de moins en moins le cas. Et il y a une visite obligatoire chez un neurologue à 48 heures pour poser définitivement le diagnostic de commotion car les signes apparaissent souvent de manière retardée. « Si les séquelles durent pendant plusieurs mois, je leur conseille de se prendre un avocat afin d'être protégés et correctement assurés. » Quentin Garcia, qui souffre de pertes de mémoire et de puissants maux de tête, dit que vous lui avez conseillé de porter plainte...
La plainte, c'est sa décision. Moi, je lui ai juste suggéré de se faire encadrer par un avocat. Les joueurs sont assurés et, quand ils ne peuvent plus pratiquer le rugby à cause d'une blessure, ils doivent entamer des procédures compliquées. Certaines séquelles, cognitives ou intellectuelles, les empêchent de travailler. Si ces séquelles durent pendant plusieurs mois - on dit qu'elles sont consolidées -, je leur conseille de se prendre un avocat afin d'être protégés et correctement assurés. lire aussi Moins de commotions à la Coupe du monde 2019 On voit encore parfois des joueurs, qui ont quitté le terrain pour se soumettre au protocole commotion, rejouer le week-end suivant. Est-ce dû à un défaut de suivi ?
Non, pas du tout. Certains joueurs viennent me voir et je les autorise à rejouer très vite. Il y a deux cas de figure lors de cette visite à 48h. Dans le premier, le joueur n'a pas du tout fait de commotion, donc pas de problème. Dans le second, il en est à sa première commotion de l'année. Il est sorti, les symptômes sont apparus et ont duré toute une journée avant de disparaître. C'est une de ces commotions dont les signes durent moins de 24h. Dans ce cas, on fait une reprise progressive étalée sur cinq jours et je revois le joueur à la veille du match pour faire des tests. S'il n'y a pas de problème, il peut jouer. En revanche, s'il a eu une autre commotion dans l'année, c'est obligatoirement trois semaines d'arrêt. Dans le rugby amateur, encore beaucoup de commotions ne sont pas identifiées. Est-ce que la surveillance pourrait être améliorée et comment ?
En amateur, il n'y a pas de surveillance vidéo, faute de moyens ; il n'y a pas de médecin à chaque match... La seule personne qui joue le rôle du médecin, c'est l'arbitre, qui a la possibilité de faire sortir le joueur grâce au carton bleu. Mais c'est très aléatoire. Je crois qu'il faut expliquer aux gens sans relâche ce qu'est une commotion, et les risques qu'on encourt en continuant à jouer avant que le cerveau ne soit soigné. Ce n'est pas évident. « Quand on a une commotion, on n'est plus à même de choisir, de prendre la bonne décision. » Les joueurs veulent toujours rester sur le terrain, avec tous les risques que ça engendre. Quand on a une commotion, on n'est plus à même de choisir, de prendre la bonne décision... Ce qui est terrible, c'est qu'on peut expliquer tout ce qu'on veut en présaison, le jour où la commotion arrive, les gens sont pris dans le jeu, que ce soient les entraîneurs ou les joueurs. La personne qui veut le plus rester, c'est le joueur. Il n'est plus lucide. Que ce soit la finale de la Coupe du monde ou un match régional. J'ai vu des joueurs carrément insulter les médecins qui venaient leur demander de sortir. Vous parlez d'une prise de conscience, comment cela se traduit-elle concrètement ?
Depuis peu, les entraîneurs ou les présidents de clubs prennent plus de précaution. Ils sont préoccupés par la santé de leurs joueurs et aussi, sûrement, ils ont peur de la procédure juridique. Ils vont au-delà des préconisations et demandent souvent un deuxième avis de neurologue avant la reprise. Deux neurologues pour se couvrir, être sûr que le joueur peut bien reprendre. Je trouve cela très sain. »