Sheriff, fais-moi peur

S’intéresser au Sheriff Tiraspol fascine vite, très vite. Et nourrit tous les fantasmes. Ce club, vainqueur de quasi tous les titres de Moldavie mis en jeu depuis une décennie, ne se déclare pas représentant sur la scène européenne de la Moldavie, mais de la Transnistrie. Un pays qui pourtant n’existe qu’aux yeux de sa population et de ses dirigeants. Une bande de terre pas plus grande qu’un département français, collée à l’est de la Moldavie entre le fleuve Dniestr et la frontière ukrainienne. La République moldave de Pridnestrovie – vrai nom de la Transnistrie – a une bien drôle d’histoire. Enfin drôle, les Transnistriens susceptibles tiqueraient certainement sur l’adjectif. Et c’est vrai qu’à bien l’étudier, la vie de ce pauvre peuple d’un demi-million d’habitants n’a définitivement rien de tellement rigolo.

Dans les années 1920, l’URSS décide de rattacher artificiellement ce territoire à l’autre côté du fleuve Dniestr (la Bessarabie) pour former la Région socialiste soviétique autonome moldave. Les deux populations ne parlent pas la même langue, n’ont pas la même histoire, pas la même culture ni les mêmes mentalités, mais ça, à Moscou, on s’en fout pas mal. L’assemblage casse-gueule tient tant bien que mal jusqu'à la chute du régime soviétique. En août 1991, la République de Moldavie déclare son indépendance, vite reconnue par la communauté internationale. Sauf qu’en décembre de la même année, un référendum organisé dans l’actuel territoire de la Transnistrie déclare aussi l’indépendance vis-à-vis du nouveau pouvoir de Chisinau, la capitale moldave. Une brève guerre est déclarée, faisant tout de même 500 morts, et la Transnistrie réussit à repousser les Moldaves au-delà du Dniestr, bien aidée par une division de l’armée russe venue en renfort.

Le marteau, la faucille, le duc, les armes et la prostitution

Vingt ans après ces événements, rien n’a changé, ou presque, dans ce territoire aux allures de Syldavie, le pays imaginaire conçu par Hergé pour les Aventures de Tintin. La Transnistrie possède ses frontières, son drapeau frappé du marteau et de la faucille, son hymne qui sent bon les chœurs de l’Armée Rouge, sa monnaie, ses timbres, son armée, sa police, sa capitale Tiraspol… Sauf que pas un pays – pas même la Russie – ne reconnaît officiellement ce no man’s land sans ressource naturelle, qui était dirigé depuis vingt ans par le même homme, Igor Smirnov, à la tête d’un régime clientéliste. Était, car depuis décembre dernier, les choses ont changé : Smirnov – dit le « duc », le « grand-duc » « l’archiduc » ou « votre altesse », si vous êtes porté sur les titres – a été battu aux élections présidentielles par Evgueni Chevtchouk. Plus jeune, plus réformateur que son prédécesseur, le nouveau président reste néanmoins résolument indépendantiste et entend bien tenter coûte que coûte de faire admettre son « pays » dans le giron international.

C’est pourtant très loin d’être gagné, car si petit qu’il soit, le territoire de la Transnistrie est l’enjeu d’une âpre lutte stratégique entre les Russes d’un côté, la Moldavie et l’Union Européenne de l’autre. Les premiers ont encore des soldats sur place et soutiennent financièrement et en énergie le territoire, tandis que les seconds aimeraient mettre un terme à cette bizarrerie géopolitique. Bruxelles cherche d’ailleurs depuis quelques temps à promouvoir sa démilitarisation, tandis que le pouvoir moldave a tout intérêt à ce que ce conflit latent soit réglé s’il souhaite un jour poser sa candidature à l’intégration au sein de la communauté européenne. La situation actuelle durant déjà depuis plus de vingt ans sans tension majeure, on pourrait penser qu’il n’y a pas urgence, sauf que la Transnistrie est aussi accusée d’abriter toutes sortes de trafics mafieux (armes, drogue, prostitution) que le pouvoir en place n’a pas les moyens (ou pas intérêt ?) de stopper.

Un concessionnaire Merco, un Panaméen et un complexe sportif de 40 ha

Bon, et le football, dans tout ça ? On y vient. Car le Sheriff Tiraspol est intimement lié à la Transnistrie. Le club a été fondé en 1997 par le trouble Victor Gusan, Russe à passeport moldave, ancien du KGB et co-fondateur au début des nineties de « Sheriff ». Une société devenue géant de l’économie local et qui a désormais le quasi-monopole sur tout un pan de l’économie, avec son entreprise de BTP, sa chaîne de supermarché, ses stations essence, ses débits de tabac, son concessionnaire Mercedes, son casino, sa distillerie, sa chaîne de télé, sa compagnie de téléphonie mobile… et donc son club de football. Le Sheriff Tiraspol a été contraint de s’aligner dans le championnat de l’ennemi moldave. Un championnat qu’il domine, voire écrase, avec 11 titres glanés sur les 12 dernières saisons. Il faut dire que Victor Gusan a les moyens pour faire de son jouet un grand du foot local, bien aidé en cela par le pouvoir transnistrien, qui lui octroie généreusement des avantages fiscaux et autres cadeaux pour continuer à faire prospérer la petite entreprise Sheriff, où siège au conseil d’administration Oleg Smirnov, fils de l’ancien président.

Grâce à l’argent du groupe Sheriff, le club de foot recrute généreusement en Afrique, en Amérique centrale et du Sud, mais aussi dans les Balkans, des régions où le rapport qualité/prix de la main-d'œuvre footballistique est le plus intéressant. L’actuel effectif compte ainsi quatre Serbes, deux Boliviens, deux Portugais, deux Burkinabés, un Panaméen, un Ivoirien, un Brésilien, deux Slovènes, un Russe et un Bulgare. Plus quelques Moldaves aussi, pour la forme. L’ensemble était coaché jusqu'il y a peu par un Serbe, Milan Milanovic, mais il vient de se faire lourder et a été remplacé par le Roumain Mihai Stoichita qui, si l’on en croit son CV, a entraîné 24 clubs en 24 ans de carrière. Au niveau des infrastructures aussi, le paquet a été mis pour que le Sheriff Tiraspol fasse une belle vitrine sur la scène européenne. Un complexe moderne de 40 hectares, comprenant un stade aux normes UEFA de près de 15 000 places, a été érigé en 2002, histoire de bien montrer aux visiteurs qui viennent chercher tous les ans leur qualif en C1 ou C3 qu’ici, en Transnistrie, on sait recevoir. Alors, bienvenue, les Marseillais, et n’ayez pas peur.

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