La situation ubuesque de Staniouta, opposante biélorusse exilée en France

Melitina Staniouta lors des JO 2016 à Rio. (Robert Deutsch/USA Today Sports/Presse Sports)

À 28 ans, la Biélorusse Melitina Staniouta (14 médailles mondiales) a dû quitter son pays pour s'être exprimée contre le pouvoir en place. Elle a trouvé refuge en France, officie dans un club à Rueil-Malmaison, mais se heurte à l'administration et aux sanctions internationales visant son pays.

On la rencontre dans un gymnase de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), où elle enseigne la gymnastique rythmique, ce sport qui l'a sacrée star dans son pays. Melitina Staniouta est retraitée depuis 2016 et une 5e place aux Jeux Olympiques de Rio, mais elle reste d'abord cette petite-fille d'une grande actrice soviétique qui a offert à sa Biélorussie natale la bagatelle de 14 médailles mondiales entre 2009 et 2015 (5 d'argent, 9 de bronze).

Et c'est inattendu de la retrouver dans ce club de la région parisienne, expliquant les bases à de toutes jeunes gymnastes qui ne savent évidemment pas ce que sont les contraintes du haut niveau. Mais la situation de la jeune femme est un paradoxe terrible. Obligée de quitter son pays parce qu'elle a osé s'exprimer contre le pouvoir en place, obligée de fuir l'Ukraine juste avant l'invasion de la Russie, soutenue par sa voisine biélorusse. Obligée de survivre en France parce que notre administration tarde à lui délivrer des papiers et qu'elle se trouve confrontée aux sanctions internationales visant Minsk. Une situation kafkaïenne, aussi absurde qu'oppressante.

« Le sport est une école qui apprend à assumer ses erreurs pour pouvoir les corriger. Mais, là, quelle erreur ai-je commise ? » Melitina Staniouta s'interroge. Désabusée. Et remonte le fil de son histoire. Son palmarès, le fait qu'elle parle cinq langues, lui ont ouvert des portes. Depuis 2016, elle alternait les MasterClass dans le monde entier, et une émission de télévision dédiée à tout ce qui touche aux sportifs émérites. « Je voulais mettre en avant tout ce qui participe à la performance, dit-elle. Les entraîneurs, les kinés, les psychologues, mais aussi ces personnes de l'ombre comme la concierge de notre gymnase qui pouvait m'offrir une pomme de son jardin pour seulement me soutirer un sourire. »

Si elle avoue que sa conscience politique est longtemps restée en berne, elle s'est brutalement réveillée à la veille de la réélection frauduleuse et contestée d'Aleksandre Loukatchenko en 2020. « Si je me fichais de mon pays, j'aurais sans doute fermé les yeux. Mais je ne peux pas, je ne veux pas, assénait-elle alors. Je me dois de partager la violence, ces vidéos horribles et ce qui se passe au 21e siècle dans ce minuscule pays du centre de l'Europe. »

À l'époque, la répression du pouvoir est terrible, meurtrière même, à l'encontre de ces dizaines de milliers de Biélorusses qui descendent dans les rues de Minsk. Les sportifs majeurs sont pris à témoin, la joueuse de tennis et ancienne n°1 mondiale, Victoria Azarenka, parle de « crève-coeur » mais refuse d'en dire davantage. D'autres voix moins silencieuses s'élèvent, plus de 400 athlètes signent une lettre ouverte pour déclarer ces élections invalides.

Melitina Staniouta, elle, transforme son compte Instagram en véritable chronique des violences policières faites aux civils. « Mon patron l'a vu, et j'ai été virée. Je savais ce que je risquais en publiant ce genre de commentaires en Biélorussie. Mais je ne regrette rien, je ne changerai jamais ma décision même si mes parents ont aussi été punis : ils ont perdu leur boulot à cause de moi. »

Bien sûr, elle a d'abord essayé de retrouver un boulot à Minsk. « On m'a demandé pourquoi je n'ouvrais pas une école. Mais c'est impossible. Le business n'est pas bienvenu en Biélorussie, où tout, ou presque, est contrôlé par le gouvernement. Les clubs, ça n'existe pas. » Melitina Staniouta décide donc de quitter le pays. Elle s'exile à Kiev, y a des amis, y est suffisamment reconnue pour entamer des collaborations dans le milieu de la gym, mais aussi avec des magazines en tant que modèle.

« Après 2020, la diaspora biélorusse s'est étendue en Ukraine, en Pologne, en Lituanie. On a pris l'habitude de dire qu'il y avait finalement plus de Biélorusses à Kiev qu'à Minsk », sourit-elle tristement. Parce qu'en février, alors que la guerre était dans l'air, que les Ukrainiens ne l'évoquaient encore qu'en plaisantant, voulant croire que cette extrémité resterait à l'état de menace, des amis lui conseillent de fuir. « Je ne pouvais pas rentrer en Biélorussie, j'aurais pu y être emprisonnée, y être tuée. J'ai réservé un hôtel à Barcelone jusqu'au 1er mars et je suis partie trois jours avant l'invasion des Russes », raconte Melitina Staniouta.

L'ennui, c'est qu'elle se trouve vite à court d'argent, sa carte de crédit bloquée. Dans l'incapacité d'accéder à ses comptes en raison des sanctions financières internationales visant les ressortissants russes et biélorusses. « C'est une situation frustrante et inextricable parce que j'ai un passeport biélorusse. Tout le monde me juge sur ce passeport, pas sur ce que je suis, ce que je pense, ce que j'ai fait », s'exaspère la jeune femme. Elle décide de poster un long message sur ses réseaux sociaux pour expliquer sa situation, trouver un travail. Elle reçoit une soixante de propositions émanant d'Australie, des États-Unis, de toute l'Europe. Mais se pose alors la question administrative, son visa touriste expirant au bout de 90 jours.

« En Espagne, où la gymnastique rythmique est très populaire, j'ai pu raconter mon histoire à des médias et deux avocats ont fini par me contacter pour m'aider gracieusement. Ils m'ont dit que je pouvais prétendre au statut de réfugié. Mais cette demande prend du temps, parfois plus d'un an, et que l'on n'a pas le droit de travailler dans l'intervalle pendant au moins six mois. Pour être honnête, cela me semble stupide mais c'est la loi », accepte Melitina Staniouta. Une autre option lui est expliquée, ce « passeport talent » qui existe aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et... en France. Une carte de séjour pluriannuelle délivrée notamment à des artistes ou personnes hautement qualifiées, valable quatre ans et renouvelable.


Une situation toujours précaire

« J'avais écrit un long mail à l'ambassade de France en Espagne pour expliquer qui j'étais, ce que j'étais en train de traverser, mon souhait d'obtenir ce passeport talent. On m'a d'abord répondu que je devais rentrer en Biélorussie, m'adresser à l'ambassade de France là-bas, ce que je ne peux pas faire. J'ai donc insisté et on a fini par me répondre que, oui, j'entrais dans la catégorie des gens "exceptionnels". Ça m'a rendu heureuse, parce que je voulais trouver une opportunité légale. On m'a donc délivré un visa provisoire pour trois mois, le temps de demander un titre de séjour en préfecture. Ce que j'ai fait quand je suis arrivée à Nanterre fin mars. J'ai fourni les documents, tous les diplômes... Mais j'attends toujours. Depuis sept mois, j'ai ce papier rose, ce titre de séjour provisoire qui prouve que le processus est engagé. Et je peux travailler. Mais c'est tout. »

Hébergée par un officiel du club, Melitina Staniouta se heurte à l'administration. Elle s'inquiète de l'avancée de son dossier, est rembarrée systématiquement par la Préfecture. « On me dit d'attendre de recevoir un SMS », se désespère-t-elle. Pire, elle a sillonné Paris à la recherche d'une banque qui accepterait son dossier, parce qu'elle doit ouvrir un compte pour percevoir son salaire. « Mais je n'ai pas le bon passeport, ni le titre de séjour qu'il faut, constate-t-elle avec exaspération. Je n'ai que du cash, je ne peux pas louer d'appartement. J'ai pourtant de l'argent, un appartement, une voiture... Mais en Biélorussie. Je me sens si frustrée. Je n'ai jamais pleuré de ma vie, parce qu'un sportif ne pleure pas. Mais là... Je ne demande rien, juste de pouvoir travailler et vivre décemment. »

Fière, Melitina Staniouta entend se débrouiller seule, trouver ses propres solutions. Mais elle mesure au quotidien l'engrenage infernal qui l'abîme. « En choisissant le passeport talent, je pensais accélérer les choses, je me suis probablement trompée, lâche-t-elle amèrement. J'ai l'impression de perdre mon temps. La préfecture me demande de ne plus les solliciter si souvent, mais il s'agit de ma vie. Et je ne vois pas de lumière au bout du tunnel. »

Elle hésite un instant, sourit tristement : « A Rio, les conditions étaient vraiment pourries, on cohabitait dans nos chambres sans fenêtre avec des cafards, d'énormes cafards brésiliens. Un vrai cauchemar. Je m'étais promis que je ferai tout pour ne jamais revivre ça, avoir toujours le choix. Six ans plus tard... Je fais attention à moi, ne pas tomber malade, parce que je n'ai pas de couverture sociale. Je ne me plains pas, je m'adapte, j'ai appris le français, je donne le meilleur de moi-même pour le club qui m'a accueillie... Mais je ne vois pas de perspective. »


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